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Chroniques

Namur: entrée(s) en matière

par Helen Faradji

Il faut arriver en Belgique pour avoir l’impression d’un tout petit mieux comprendre le cinéma belge. Il faut surtout arriver un samedi matin, en ce 2e jour du Festival International du Film Francophone de Namur, pour découvrir les petites rues enchevêtrées de la capitale wallonne en plein marché public et croiser, entre déclames pour shamwows locaux et promotions dingues sur les paires de bas, des trognes impossibles, celles-là mêmes que l’on retrouve hilares dans le cinéma de Bouli Lanners, mais avec toujours au fond des yeux cette mélancolie grave et triste qui fait celui des Dardenne.

Un pays à l’image de son cinéma et vice-versa… on a beau le savoir, en mesurer le réel impact fait toujours un petit quelque chose.

Au FIFF, donc, pour une toute première fois. Un FIFF dont les statuts mêmes détaillent la mission: « promouvoir les oeuvres de cinéastes qui partagent l’usage ou la défense du français »…

Et c’est effectivement sous le signe d’une langue forte, vivante, vibrante que cette première journée aura aligné ses premières découvertes.

Évidemment, il y a les gros canons de la compétition officielle, le FIFF comptant comme beaucoup d’autres festivals à traver le monde sur son côté «best-of»: le Bande de filles de Sciamma, couru, le sublime Tombouctou de Sissako qu’on a déjà hâte de revoir, et quatre bien de chez nous, rien que ça: les Lafleur, Giroux, Côté et Dolan nouveaux. Mais c’est dans celle, plus émouvante forcément, consacrée aux premières oeuvres de fiction qu’a eu lieu le premier arrêt: à Neuhof, quartier chaud de Strasbourg où le jeune Abd Al Malick a su, par son amour des mots, de la langue et de la culture, s’éviter un destin aux contours de trio tout tracé « galère, dope, prison ». L’histoire est vraie, Abd Al Malick l’a déjà racontée dans ses raps et ses romans… Voilà maintenant le film fait par lui-même, à propos de lui-même. Beaucoup d’intentions louables dans ce Qu’Allah bénisse la France (qui ne fait pas qu’emprunter à La Haine son directeur photo, Pierre Aïm et son noir et blanc universalisant) mais aussi beaucoup de naïveté dans ce regard souvent manichéen, souvent survolant là où on l’aurait aimé pénétrant, sur la réalité de jeunes de banlieue, plus perdus que réellement mal intentionnés (un problème de hors champ ignoré plutôt qu’exploré dont souffre également Bande de filles, nous y reviendrons, comme si la banlieue, aujourd’hui, ne pouvait plus être un suiet de cinéma à transcender, mais ne devait être abordée que par le petit bout de la lorgnette).

La forme documentaire, également mise à l’honneur au FIFF, est-elle plus apte à savoir capter cette étrange essence de l’adolescence, ses tourments, ses problèmes à courte vue mais qui feront le lit d’une vie adulte plus ou moins réussie tout en sachant se détacher de son point de vue pour embrasser le plus grand, le plus large, le plus universel? Peut-être. C’est en tout cas le sentiment qu’a donné la découverte du nouveau – et formidable – documentaire de Jean-François Caissy (La belle visite), La marche à suivre où par son regard touchant, drôle, triste, attachant, plein d’une empathie jamais condescendante, sur des jeunes dits « à problèmes » dans une école secondaire de Gaspésie, le cinéaste marie au geste documentaire le plus direct (on pense à Perrault, oui, mais surtout à Wiseman pour son regard par la bande sur l’institution, sa force, son poids, ses faiblesses) une mise en scène empruntant à la fiction sa façon unique de savoir anoblir le moindre bruissement de feuille, le moindre tressautement sur un visage, le moindre coup de vent en les rendant plus grands que nature par une direction photo d’une beauté simple et assurée et ses cadrages et compositions réfléchis. L’ennui, la solitude, les jeux d’encore enfants et tant de mythes… La marche à suivre n’est pas qu’un documentaire « dans la tradition » parmi tant d’autres: il est une oeuvre de cinéma comme on en voit peu, comme on en voit rarement.

Et comme l’a dit un couple, assis juste devant dans cette minuscule salle du cinéma Eldorado où se tiennent la plupart des projections ici au FIFF, avant le début: « Au moins, on verra de beaux paysages », « Oui, et j’aime bien l’accent », « C’est vrai, c’est tonique, le québécois »…

 

La bande-annonce de Qu’Allah bénisse la France

La bande-annonce de La marche à suivre


5 octobre 2014