Chroniques

Ozu : tout le Japon, tout le cinéma

par Robert Daudelin

Le confinement est aussi l’occasion de faire du ménage : dans la maison, dans ses livres, ses disques, ses idées… Pour remettre en cause son attachement à tel écrivain, à tel musicien, à tel cinéaste. C’est ce que j’ai voulu faire en revoyant les cinq films de Yasujiro Ozu que j’ai sous la main.

Samma no Aji, le titre japonais du dernier film de Ozu, se traduit littéralement par «le goût du brochet-maquereau », nom d’un poisson qu’on mange couramment dans les familles modestes. En français, le film est devenu Le goût du saké ; en anglais, An Autumn Afternoon. Trois titres, trois lectures d’un film aux niveaux multiples et dont les richesses se découvrent à chaque nouvelle vision. Quelles qu’aient été les préoccupations commerciales des distributeurs du film, les trois titres font clairement référence à trois de ses composantes : le poisson des riches qu’un vieux professeur goûte pour la première fois de sa vie à l’occasion d’un dîner qu’organise en son honneur un groupe de ses anciens élèves ; le saké que les sexagénaires boivent d’abondance à chacune de leurs rencontres ; enfin, l’automne de la vie, moment des séparations et terre élue de la solitude.

Bien entendu, chacune de ces composantes, comme toujours chez Ozu, ne doit jamais être lue au premier niveau : le poisson raffiné que découvre le vieux professeur illustre les écarts de richesse dans le Japon de l’après-guerre ; le saké est emblématique du patriarcat encore dominant – seules les femmes légères ou « modernes » en boivent; quant à l’automne, une saison qu’affectionne Ozu, il préside à plusieurs de ses films, notamment à travers les hommes vieillissants, personnages que privilégie le cinéaste.

Bien qu’Ozu soit décédé quelques mois après le tournage de son film, Le goût du saké n’est pas pour autant un film testament. Par contre, c’est un film, dans la maîtrise de son écriture, comme dans les thèmes qu’il aborde, qui constitue l’aboutissement d’une longue carrière, le point final d’une œuvre qui s’est constituée sur plus de 35 ans et en quelque 68 films. Le goût du saké, malgré les visionnements répétés, demeure pour moi un objet mystérieux : à quoi tient sa perfection, d’où vient l’émotion qui me saisit toujours en le revoyant, pourquoi ce film qui, à première vue, semble si simple, est-il aussi insaisissable ?

Peut-être faut-il chercher la réponse dans les œuvres qui l’ont précédé, notamment dans Printemps tardif (1949) et Fin d’automne (1960), deux œuvres majeures, dont Le goût du saké semble presque être un « remake » – situations analogues, mêmes acteurs (en partie), mêmes décors. Comme le peintre qui s’entête à recommencer la même toile parce qu’une tache jaune s’intègre mal au mouvement général des couleurs, Ozu sur le métier remet son ouvrage, peaufine la psychologie de ses personnages, affine sa palette aussi. C’est l’écriture en effet qui, dans Le goût du saké, trouve un équilibre depuis longtemps recherché, souvent trouvé, mais jamais avec une telle harmonie. Rapports intérieur-extérieur, peinture presque documentaire de la vie quotidienne, travail poussé sur la couleur, tout se met en place : le tableau a enfin trouvé son équilibre et peut livrer toute son émotion.

Il y aurait long à dire sur l’usage graphique que Ozu fait du décor industriel du Japon de l’après-guerre : les plans de cheminée qui ouvrent Le goût du saké (et qui appartiennent au décor quotidien de monsieur Hirayama, le héros du film), comme les plans de la tour de Tokyo qui ouvrent Fin d’automne sont là pour dater le film, l’inscrire dans l’histoire contemporaine du pays ; ils ont aussi une fonction de ponctuation dans l’écriture du film, un élément qui sera repris très fréquemment avec ces plans très stylisés de murs et de façades qui semblent avoir été peints spécifiquement pour les besoins de chaque film, pour permettre justement leur intégration au discours plastique rigoureux mis en place par Ozu.

Ce lien à la ville n’est d’ailleurs pas une préoccupation récente chez le cinéaste. Dans Une poule dans le vent de 1948, cet usage du décor urbain, encore dévasté, rapproche le film des œuvres du néoréalisme italien, notamment du Voleur de bicyclette de De Sica qui est de la même année. La couleur des films des années 1960 viendra enrichir ce parti-pris d’Ozu d’inscrire ses « petites histoires de famille » dans un espace plus large, celui de la société japonaise alors en pleine mutation.

Ozu a réalisé 34 films à l’époque du muet – qui se prolonge jusqu’en 1936 au Japon ; la plupart de ces films, des comédies, sont considérés comme perdus. L’amour d’une mère de 1934, dont une copie incomplète a survécu, donne une assez juste idée de la maîtrise déjà évidente du cinéaste et son intérêt pour les drames familiaux ; au-delà du mélodrame, que le cinéaste essaie de secouer avec son humour habituel, c’est une écriture qui se met en place et qui trouvera un aboutissement sublime dans Le goût du saké, l’œuvre d’un très grand cinéaste et, quant à moi, la définition même du cinéma.

 

Image d’ouverture : Le goût du saké (1962)


25 mai 2020