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Chroniques

Paul Bernard et Jean Rochefort

par Robert Lévesque

Ce rôle de fourbe aurait très bien pu être tenu par Marcel Herrand, me disais-je en sortant de la Cinémathèque samedi soir… Quel rôle, me demandez-vous ? Le méchant pervers dans Lumière d’été de Grémillon… À l’époque assez trouble des tournages français durant l’Occupation, on ne faisait pas mieux que Marcel Herrand au rayon des perversités…

Marcel Herrand, vous le connaissez, c’est Lacenaire dans Les Enfants du paradis…! Oui mais voilà, ce comédien Herrand (je me parle tout seul, je soliloque pour vous) tournait cette année-là, en 1942, Les Visiteurs du soir (le chevalier Renaud) quand Grémillon bossait sur Lumière d’été. C’est sans doute pourquoi ce rôle du méchant pervers (il s’appelle Patrice, châtelain désabusé, il a jadis déguisé en accident l’assassinat de sa femme, il tentera de tuer le beau gosse qui rôde autour de la jeune fille qu’il convoite pour se désennuyer), Grémillon l’aura offert au dénommé Paul Bernard. Oui, bon, Paul Bernard, entre vous et moi, il est oublié, non ? Comment se fait-il que, pas mauvais du tout, jouant à bonne hauteur entre trois pointures comme Pierre Brasseur et les deux Madeleine (Renaud et Robinson), il soit, lui, disparu de nos mémoires ?

C’est comme ça, le cinéma et les acteurs, il y en a qui restent, il y en a qui disparaissent. Mais ils ont leur cimetière, ceux-ci, au Noir & Blanc, c’est un bouquin paru chez Flammarion en 2000 qui est en quelque sorte le Père-Lachaise des oubliés, on y compte 250 sépultures documentées d’acteurs et d’actrices du cinéma français des années 1930 à 1960. Et ce Paul Bernard (1898-1958) a droit à quatre pages. C’est dire ! Assez fameux en son temps, il préférait le théâtre à ce que l’on comprend, il jouait les chérubins, les beaux, les jeunes premiers, parfait chez Musset car il avait un brin de mélancolie (le voyant dans Chanson d’Asie d’André-Paul Antoine au Sarah-Bernhardt en 1937, Colette va écrire qu’ « il tire vers le petit félin qu’on nomme taby-cat » – je trouve ça dans La Jumelle noire, ses critiques de théâtre réunies chez Fayard). Le cinéma lui arriva au début des années vingt (des choses comme Ziska, la danseuse espionne d’Henri Andréani en 1922) mais c’est dans Pension Mimosas de Jacques Feyder, délicieux film, qu’il est remarqué. Ou attrapé, si vous voulez. On est alors en 1935. On le trouve crédible et délicieux en fils de détenu un peu gangster qui se suicide.

Quand Grémillon l’engage en 1941 pour aller tourner en Haute-Provence et aux studios de la Victorine Lumière d’été (au moment où, pour Carné, Herrand tourne Les Visiteurs du soir également à la Victorine, puis dans le Val-de-Marne), Paul Bernard va vivre le tournant décisif de sa carrière. C’est qu’il ne tournera plus dès lors que des rôles de crapules, de traîtres, de voyous, de dévoyés, et cela durant treize ans. Foin du bel adolescent, du tendre amoureux, de l’abbé gentil. On retint son collabo puant de morgue et de frousse dans Les Maudits de René Clément en 1946 au sortir de la guerre quand la figure du collabo prenait tous les coups permis. La vilenie deviendra sa routine, et l’oubli son destin.

Pendant la rétrospective Grémillon à la Cinémathèque (méfiez-vous, on joue avec l’horaire, j’allais à Lumière d’été me fiant au programme qui indiquait samedi 20h30, et la séance démarrait à 21 heures !), je lis (dans un état entre délectation et ahurissement) les mémoires (enfin les mémoires, c’est beaucoup dire) d’un acteur français que l’on n’oubliera pas, je pense, enfin je l’espère, même s’il n’a pas accumulé les chefs-d’œuvre : Jean Rochefort.

Hormis les deux premiers Tavernier (L’Horloger de Saint-Paul et Que la fête commence), un Bunuel tardif (Le Fantôme de la liberté) et quatre Leconte (Tandem, Le mari de la coiffeuse – ah le mari de la coiffeuse ! – Les grands ducs et le délicieux Ridicule), la filmographie de Jean Rochefort, c’est du tout va, du tout-venant, de l’alimentaire et des nanars. On le payait parfois pour déconner, quoi !

Mais Rochefort, c’est une gueule d’humour, on a envie de rigoler avec lui et en même temps, on se demande s’il ne se moque pas de nous. Rochefort c’est Marielle, Belmondo, Girardot, Noiret, la génération du Conservatoire de Paris sortie dans les années cinquante. Les après-Gabin-Morgan. Et Rochefort, de ceux-là, est le plus drolatique et le plus inquiétant. On se demande parfois s’il est fou. On se le demandera certes en lisant son bouquin, nonchalamment titré Ce genre de choses (Stock), qu’il vient de publier avec l’aide, écrit-il, de la petite-fille d’un dictateur vénézuélien qui a 55 ans de moins que lui ; « différence idéale », ajoute-t-il…

N’attendez rien de précis d’un tel livre, ni dates, ni jugements, ni regrets, mais on y ressent le plaisir à décrypter le discours elliptique et comique de cet homme qui n’est sérieux que lorsqu’il parle de chevaux comme il en causa un soir à l’Élysée avec la reine Élizabeth II lors d’un dîner à huit (où l’on comprend que le président Giscard d’Estaing avait de la classe, l’ayant invité pour que sa majesté puisse avoir un sujet de conversation…). C’est un bouquin hilarant qui, sans chronologie ni logique, nous amène chez Sagan qui, à lui et à Marielle, lit en mâchant ses mots une de ses pièces pendant qu’ils retiennent mille fous rires ; à Moscou chez Lili Brik la belle-sœur d’Elsa Triolet (« Le Kremlin, elle a le double des clés ») ; au Mayol une salle d’effeuilleuses de la rue de l’Échiquier où « les musiciens ont des gilets-vestes qui ont dû être blanc casino ». Ici un souvenir d’enfance quand le maréchal Pétain lui pince un lobe d’oreille, là un souvenir d’acteur qui nous apprend que, durant un tournage en Italie, Sandra Milo pétait comme ce n’était pas possible…

Belmondo c’est presqu’assuré, mais resteront-ils dans les mémoires Rochefort et Marielle ? Seront-ils des Paul Bernard pour les générations futures ?

Sur Marielle, qu’il aime d’amitié, Rochefort est d’un lyrisme absolu lorsqu’il écrit de son pote que « son rire fait peur, c’est celui d’un cerf blessé en octobre au moment des amours »…

 


12 décembre 2013