Chroniques

Plongées dans la création sonore au cinéma

par Bruno Dequen

En 2011, Daniel Karolewicz explorait dans son court métrage Vacarme la possibilité d’évoquer principalement les enjeux de son récit à travers une symbiose entre musique et conception sonore. Dans les entretiens de l’époque, le cinéaste mentionnait vouloir enfin donner la priorité au son, un élément crucial parfois moins exploré au sein du cinéma québécois. Art multidisciplinaire par excellence, le cinéma est encore majoritairement abordé par la critique sous l’angle de son récit et de ses images. Tout comme les acteurs et les actrices, l’environnement sonore des films n’est évoqué la plupart du temps que sous la forme de brefs apartés davantage suggestifs qu’analytiques. Bien entendu, les contre-exemples existent, à commencer par les ouvrages de Michel Chion et, plus proche de nous, de Réal La Rochelle, ainsi que notre propre numéro 174 Son + Vision qui s’intéressait en particulier à la scène indépendante québécoise, qui se nourrit de collaborations fructueuses entre cinéastes et musicien·es au cinéma et sur scène. Pour ce présent numéro dirigé par Robert Daudelin, nous avons décidé de revenir exclusivement vers les films, tout en ouvrant le champ de réflexion non plus seulement sur la musique, mais également sur la conception sonore, en donnant la parole à celles et ceux qui font naître les sons du cinéma. Un tel point de départ explique en outre que seules des compositions musicales originales ont été considérées.

Comment se déroule la collaboration entre cinéastes et compositeurs ? À travers un retour sur leurs collaborations, Sébastien Pilote et Philippe Brault évoquent deux expériences de création très différentes sur La disparition des lucioles, film musical « en mode majeur », et Maria Chapdelaine, projet pour lequel le musicien, sous la recommandation du cinéaste, a dû chercher les moyens de lier une musique mélodramatique inspirée de Malher et… la podorythmie ! Revisitant généreusement une œuvre conjointe qui remonte à plus de 35 ans, Atom Egoyan et Mychael Danna partagent leur passion commune pour la musique ancienne et, plus généralement, pour des approches musicales variées qui visent à mettre en lien les concepts apparemment disparates développés par les films du cinéaste. Un entretien avec Robert Marcel Lepage, l’un de nos compositeurs les plus prolifiques et innovateurs, de même qu’une discussion avec Gabriel Thibodeau, pianiste attitré de la Cinémathèque québécoise et lui-même compositeur de partitions pour des films muets, complètent cette visite des dessous de la création musicale.

Comment oublier les sifflements qui poursuivaient le tueur de M le maudit ? Dès son premier film parlant en 1931, Fritz Lang avait compris l’importance cruciale que la conception sonore allait jouer au cinéma. Depuis, les techniques d’enregistrement et de mixage ont fait un bond de géant, les cinémas sont équipés de plus multiples haut-parleurs, et le lien entre musique et sons est de plus en plus étroit. Pour témoigner de l’évolution de leur travail essentiel, Sylvain Bellemare et Catherine Van Der Donckt nous ont accordé deux entretiens passionnants qui, à travers l’évocation de grandes productions de fiction comme de projets documentaires et essayistiques, témoignent des innombrables visions sonores que peuvent développer les films, ainsi que de la collaboration possible entre musicien·nes et artistes sonore – du son « métaphorique » développé par Sylvain chez Ian Lagarde à l’approche « fragmentée » qu’a mise en place Catherine pour l’un des derniers projets de Carlos Ferrand.

Pour compléter cette première exploration des coulisses de la création sonore et témoigner de l’évolution de la composition musicale à travers l’histoire du cinéma, Carlos Solano s’est intéressé à la musique des mélodrames à travers le trio Sirk / Fassbinder / Haynes ; le musicologue Christophe Huss est revenu sur l’évolution des liens entre musiciens classiques et cinéma ; et Julien Fonfrède nous fait découvrir l’histoire méconnue et passionnante du thérémine, instrument singulier qui était fait pour enrichir le cinéma. Quant au reste de l’équipe ? Elle a mis en place un index de 40 musiques originales à redécouvrir des années 1920 à nos jours, ainsi qu’une entrée en matière aussi ambitieuse que non exhaustive : 18 portraits de compositeurs qui témoignent, à différentes époques, de la diversité des approches musicales qui ont été développées pour le cinéma, d’Ennio Morricone à Trent Reznor en passant par Joe Hisaishi ou encore Howard Shore. La liste est subjective, elle est bien entendu incomplète, mais elle témoigne de bandes originales aussi inoubliables que les images des films qu’elles accompagnent.

Bonne écoute !


18 juin 2022