Chroniques

Poupées hantées et fantômes traditionnels : le cinéma de Rocky Soraya

par Jean-Charles Ray

Si explorer Netflix à la recherche de films d’horreur implique souvent d’errer dans un méandre de clones manquant de saveur, la disponibilité de productions habituellement difficiles d’accès réserve quelques belles surprises. C’est le cas de Rocky Soraya, réalisateur, producteur et scénariste indonésien dont les films surfent sur la mode actuelle des fantômes tout en donnant lieu à une réappropriation rafraichissante. Depuis le début des années 2010, les esprits frappeurs, possesseurs et hanteurs prolifèrent dans le cinéma horrifique. Inspiré par les dossiers du couple de chasseurs de fantômes Edward et Lorraine Warren, l’univers Conjuring amorcé avec The Conjuring de James Wan en 2013 y est pour beaucoup : suivront Annabelle en 2014, The Conjuring 2 en 2016, Annabelle 2: Creation en 2017, The Nun en 2018, The Curse of La Llorona et Annabelle Comes Home en 2019… l’invasion semble sans fin. Or, les fantômes, le cinéma indonésien les affectionne depuis longtemps car ils occupent une grande part dans le folklore traditionnel. Dans les années 2000, après la fin de la dictature de Soeharto, des spectres numériques inondent à leur tour les écrans indonésiens. Cependant, ils sont généralement assez détachés des productions du cinéma bis des années 1970-80 dominées par les sociétés Rapi Films, Parkit Films et Soraya Intercine Films. Dans les années 2010, une augmentation des taxes sur les films étrangers libère encore un peu plus d’espace pour les productions locales. Rocky Soraya, dont le père, Ram, est le fondateur de Soraya Intercine tandis que son frère, Sunil, en est le vice-président, a donné dans la romance avec Chika (2008) et Sunshine Becomes You (2015). En 2016, il s’essaye au genre horrifique et s’empare du modèle de Conjuring, et plus spécifiquement Annabelle, dans The Doll qu’il produit, scénarise et réalise.

UN CANNIBALISME CULTUREL

Plus qu’une simple imitation, Soraya pratique une sorte de cannibalisme culturel à la Oswald de Andrade, écrivain brésilien qui prônait, dans les années 1920, l’appropriation des cultures européennes plutôt que leur rejet : le réalisateur fait sien les codes de l’univers Conjuring, ses intrigues, ses plans, ses effets, pour les assimiler et les adapter au contexte indonésien. Au couple Warren et à leur musée de l’occulte succèdent la médium Laras (Sara Wijayanto) et son bureau rempli de fétiches ; les fioritures numériques (caméra subjective passant à travers le trou d’une serrure dans The Doll, explosions figées dans Sabrina) s’ajoutent à des effets matériels gore typiques de l’horreur indonésienne. On y retrouve la dimension grand-guignolesque de ce cinéma d’exploitation qui cherchait à concurrencer le spectaculaire des films occidentaux. Ce principe imprégnait profondément le travail du maître de l’horreur indonésienne des années 1980, Sisworo Gautama Putra : Primitif (1978) reprenait des stock-shots du Ultimo Mondo Cannibale de Ruggero Deodato (1977) tandis que Pengabdi Setan (1980) se basait sur Satan’s Slave (Norman J. Warren, 1976) pour mettre en scène un cortège de sanglants fantômes issus des légendes locales. Soraya poursuit la tradition. Dans The Doll, la voisine possédée va-t-elle se contenter de se pendre ? Non, elle va commencer par se trancher la gorge afin d’être décapitée par la corde. Pas de demi-mesures. James Wan a engagé Lorraine Warren pour un caméo et en tant que consultante sur The Conjuring ? Dans The Third Eye (2017), Soraya donne le rôle de la médium Madame Windu à la parapsychologue devenue actrice Citra Prima qui a créé ses propres mantras en sanskrit pour l’occasion. Si elle affirme qu’ils insufflent au film une puissance mystique perceptible par le spectateur, il se peut que, sur ce point, mon troisième œil soit trop fermé pour ressentir l’appel de l’autre monde… Reste que l’idée ne manque pas de charme !

LE SYNCRÉTISME DE LA CULTURE INDONÉSIENNE

On touche ici au deuxième aspect de cette réappropriation : elle permet d’exposer le syncrétisme de la culture indonésienne. Chez Soraya, les rituels mélangent prières islamiques et chapelets faits de bambou jaune et de feuilles de Moringa ; on va chercher conseil tant à la mosquée que chez le sorcier et le Kriss, la dague traditionnelle malaise, devient un puissant outil d’exorcisme. Au-delà du divertissement propre au cinéma bis, les films de Soraya disent quelque chose de la société indonésienne. Les personnages principaux y sont des chefs d’entreprise et des cadres, ils habitent dans de spacieuses villas, emploient des domestiques, parlent anglais en famille et offrent des iPads à leurs enfants. Cependant, ce luxe est toujours hanté par une mauvaise conscience : le bien est mal acquis, le père est absent, l’iPad est utilisé pour traquer des fantômes… L’ascension sociale associée au modèle du rêve américain se heurte au monde traditionnel auquel appartiennent les esprits, et ces derniers ressurgissent pour se venger. Sur ce point, Sabrina (2018) est sans doute plus autobiographique qu’il n’y parait, mettant en scène la lutte de deux frères pour l’héritage de l’entreprise paternelle. Toujours est-il que, les hommes, acteurs de cette quête de la réussite économique, se révèlent tantôt inexistants, tantôt défaillants. Ce sont les femmes qui sont les véritables protagonistes, ce sont elles qui sont directement aux prises avec les esprits et les affrontent. Si Soraya mime la dynamique du couple Warren, c’est le personnage de Laras qui traverse les différents opus et devient le fil conducteur de l’univers de The Doll, tandis que les sœurs Alia (Jessica Mila) et Abel (Bianca Hello) sont au cœur de l’univers The Third Eye. Cette démarche tient sans doute au regard rétrospectif posé sur l’héritage horrifique du cinéma indonésien. Face à une tendance marquée à faire des femmes des victimes constamment malmenées, les personnages féminins de Soraya prennent les choses en main, affrontent l’adversité et traversent les épreuves, souvent en dépit de l’aide maladroite des personnages masculins.

LE SPECTRE DE SUZZANNA

Cette réorientation apparait de façon particulièrement claire dans Suzzanna: Buried Alive (2018). Au premier abord, le film désarçonne par son rythme erratique et ses effets burlesques. C’est qu’il est avant tout un tendre hommage au cinéma de genre indonésien, et plus particulièrement à l’œuvre culte Sundel Bolong (Sisworo Gautama Putra, 1981). De ce rape and revenge surnaturel qui voit une femme se transformer en esprit vengeur (le « sundel bolong » traditionnel d’Indonésie), Soraya conserve des codes qui nous semblent étrangers, mais qui résonnent profondément dans cette mémoire cinématographique. Plus encore, il dédie son film à la mémoire de Suzzanna, actrice principale de Sundel Bolong décédée dix ans plus tôt, celle qui était connue comme la « Reine de l’horreur Indonésienne ». Suzanna Martha Frederika van Osch, devenue l’icône Suzzanna au fil de ses quelques quarante-deux films, a exercé pendant un demi-siècle une immense fascination sur le public indonésien, terrifié par la fixité de son regard et charmé par la sensualité de ses gestes. Nimbée de légendes prétendant qu’elle se nourrissait de fleurs de jasmin et pratiquait les arts occultes, elle incarne justement le symbole de cette femme forte qui retourne la violence contre ses agresseurs. De victime, elle est devenue celle que l’on craint et admire. Dans Suzzanna: Buried Alive, l’actrice Luna Maya incarne tout à la fois un personnage fictionnel et l’icône qui l’inspire pour affirmer la pérennité de son héritage. L’agression sexuelle, le suicide et les lamentations finales de Sundel Bolong ont disparu. Ici, c’est un cambriolage qui symbolise le viol de l’intimité : lorsque Suzzanna le personnage revient d’une projection de Sundel Bolong (le présage funeste de croiser son double ?), elle surprend les malfaiteurs et luttent contre eux avant de plier face au nombre. Mais c’est vivante qu’ils l’enterrent, avant qu’elle ne se réveille Suzzanna-l’icône et entreprenne sa vengeance. Voilà l’éloge funèbre qui se dissimule derrière la prémisse du film et la naïveté de son happy ending : Suzzanna repose dans sa tombe, mais elle est bien vivante et hante toujours le cinéma actuel.

Plus qu’un pirate du cinéma hollywoodien proposant un divertissement nanardesque, Rocky Soraya travaille l’héritage de son cinéma national. Nourri par les films des années 1970-80, il en prolonge la tradition d’anthropophagie culturelle et de syncrétisme. Dans le sillage de Joko Anwar, remarqué pour sa reprise de Pengabdi Setan en 2017, il participe à faire fleurir à nouveau cet héritage. Au-delà des maladresses indéniables d’un cinéma qui cherche à se retrouver après des années dominées par la distribution de productions étrangères (notamment une tempête de chauve-souris numériques désynchronisées avec le ralenti des acteurs dans The Doll), il ouvre une porte d’entrée vers une filmographie trop peu connue. Comme les fantômes qui inondent actuellement les écrans, comme l’actrice Suzzanna qui continue de faire sentir sa présence, le cinéma d’horreur indonésien refuse de se laisser enterrer et revient nous hanter.

Disponibles sur Netflix :
The Doll (2016)
The Doll 2 (2017)
The Third Eye (2017)
Sabrina (2018)
Suzzanna: Buried Alive (2018)
The Third Eye 2 (2019)

Image d’en-tête: Suzzanna: Buried Alive


24 août 2019
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