Chroniques

Présence autochtone 2020

par Gérard Grugeau

Du 7 au 13 août prochain, le Festival international Présence autochtone investit le Cinéma du Musée des Beaux-arts de Montréal. 7 films constituant la compétition officielle y seront présentés, dont 6 en première québécoise. Suivra, dans un horizon placé sous le signe du déconfinement, une programmation évolutive qui s’échelonnera jusqu’en novembre. Nomade Land en sera le thème porteur. Trois films ont retenu notre attention dans cette moisson de films en phase avec les déchirements identitaires et les multiples violences contemporaines vécus par les peuples autochtones des Amériques.

 

PANQUIACO de Ana Elena Tejera, (Panama-Portugal)

Derrière cette oeuvre empreinte de rêverie sélectionnée au festival de Rotterdam, on trouve une jeune réalisatrice (et comédienne) vivant en Espagne, déjà remarquée pour ses courts et soucieuse de la préservation du patrimoine cinématographique de son pays d’origine, le Panama. Avec Panquiaco, Ana Elena Tejera signe un premier long métrage dont la beauté hybride s’inscrit aux confluents du documentaire et de la fiction. Mêlant histoire, quête personnelle et récit ethnographique pétri de légendes, elle y suit la dérive nostalgique de Cebaldo, pêcheur installé au Portugal qui vit modestement de son labeur et décide de retourner au Panama sur les traces de son enfance et de son héritage culturel au sein de l’une des communautés amérindiennes de Guna Yala. Ce voyage fera resurgir tous les conflits intérieurs d’un homme aux diverses appartenances qui cherche le repos avant la mort. Un effet miroir a présidé à l’écriture du scénario entre la réalisatrice et son comédien, tous les deux en plein questionnement identitaire par rapport à leur condition d’exilé. Et, au-delà de la mise en scène ouverte et intuitive, c’est cette riche introspection qui fait tout l’intérêt de Panquiaco, nom réfèrant à un indigène du XVIe siècle qui indiqua à l’explorateur espagnol Vasco Núñez de Balboa le passage vers la « mer du Sud », soit l’Océan Pacifique. Métaphoriquement, le film traduit ainsi l’errance de l’âme nationale entre les deux mers qui enserrent le Panama, pays marqué par ses racines amérindiennes et le colonialisme. Une évocation de la genèse selon les croyances des Indiens Koguis de la Colombie ouvre par ailleurs le récit, faisant de cet ancrage dans des cultures ancestrales à forte tradition orale le socle fondateur du documentaire qui alterne les formats d’images à la frontière du réalisme et de l’onirisme. Au Portugal, une sourde mélancolie habite les longs plans de Cebaldo, observateur souvent muet, en attente de son destin. Mais pour le tournage panaméen, Ana Elena Tejera nous plonge au sein d’une nature omniprésente et luxuriante qui nourrit les rites, les traditions et les savoirs des populations dules vivant en complète harmonie avec l’univers. Dans son approche ethnographique, la caméra convoque le monde des esprits. Par ses textures et son empreinte poétique, elle est avant tout de l’ordre du sensible, épousant les traces du passé de Cebaldo tout en revivifiant le présent par la prégnance de son œil prompt à saisir les différentes strates du réel. Retrouver ce qui a été perdu, panser les blessures, purifier le corps, guérir l’âme : voilà ce à quoi nous invite Panquiaco, dessillant au passage notre regard sur des modes de vie qui nous renvoient à notre propre incomplétude.

 Le film ouvre le festival et est projeté, le vendredi 7 août, à 20h.

 

SANCTORUM de Joshua Gil (Mexique)

On ne s’étonnera guère de retrouver les noms de Carlos Reygadas et Amat Escalante au générique de fin de Sanctorum, présenté à Venise en 2019, tant ces deux cinéastes habitent en filigrane le second long métrage de Joshua Gil. Mysticisme des premières séquences qui rappelle l’ouverture de Silent Light et nous propulse d’emblée dans une cosmogonie relevant de la genèse de l’univers, violence génocidaire d’un pays où comme dans Heli, des populations civiles (ici, des agriculteurs indiens vivant dans l’extrême pauvreté au Sud du pays) se retrouvent prises en otage entre les cartels de la drogue, les groupes paramilitaires et les forces gouvernementales corrompues. Mais tout en rendant compte avec un réalisme cru de cette situation de guerre larvée dont l’effroi demeure en hors champ ou à distance (voir la séquence terrifiante des exécutions sommaires et du charnier), Joshua Gill joue la carte du surnaturel en ancrant son film dans une situation pré-apocalyptique qui flirte avec le cinéma de genre. À travers le récit d’un enfant qui se réfugie dans le sanctuaire de la forêt pour implorer le retour de sa mère disparue, le cinéaste s’aventure dans des zones mystérieuses qui mettent en valeur les croyances mayas sur fond de fin du monde annoncée par un bruit de conque assourdissant. Campé du côté des opprimés et des cultures menacées (c’est la dimension politique du film qui appelle à la lutte, à un retour aux origines et à la régénérescence portée par la révolution mexicaine de 1910), Sanctorum se nourrit à la fois des violences historiques et d’une riche spiritualité que relaie la puissance hypnotique de la mise en scène (circularité de la structure, entrelacement amplifié du son et de la musique, effets spéciaux). Par cette hybridité des approches à la fois documentaire et fictionnelle, Gil cherche à filmer l’invisible au sein d’un monde protéiforme et d’une nature salvatrice, à l’image de ces hommes qui flambent ou de ces fantômes qui circulent en toute simplicité entre le monde des vivants et des morts comme dans les films d’Apichatpong Weerasethakul. L’un des mérites du film – et non des moindres – est sans nul doute de confronter au final les bourreaux à ce qui leur reste d’humanité et, ce faisant, à notre survie collective, par le biais d’un mysticisme païen émanant des anciennes civilisations précolombiennes. C’est à ce prix que le chagrin, la souffrance et la peur se dissiperont et que la mémoire du monde sera guérie.

 Le film est projeté le dimanche 9 août, à 20h.

 

RUSTIC ORACLE de Sonia Bonspille Boileau (Canada)

L’ombre du féminicide dont sont trop souvent victimes les femmes et les jeunes filles des communautés autochtones (25% des cas de disparitions et d’assassinats au Canada) se profile en arrière-plan de Rustic Oracle, écrit et réalisé par la cinéaste mohawk Sonia Bonspille Boileau (Le Dep, 2015) qui signe ici un second long métrage maitrisé, quoique classique dans sa forme. Pour mettre des visages sur des statistiques qui nous maintiennent à distance des drames vécues par tant de familles et ce, malgré les enquêtes nationales, la réalisatrice développe sa fiction inspirée de faits réels dans les années 1990 à Kanesatake. Une mère monoparentale y élève ses deux filles, Ivy, 8 ans, et Heather, 17 ans, avec laquelle les rapports familiaux sont plus tendus. Bientôt, l’adolescente disparaît ; s’en suit un road movie qui mènera Susan (Carmen Moore) et sa benjamine de Montréal à Val d’Or pour tenter de retrouver la fugueuse (Mckenzie Deer Robinson). Au-delà de son thème universel, Rustic Oracle, tourné par une équipe à majorité autochtone, se veut un geste de réappropriation culturelle qui rassemble autour d’un projet artistique fédérateur des individus sensibles au phénomène endémique des disparitions et des assassinats. Le film vaut avant tout pour la finesse de son scénario et la justesse de jeu de ses comédiennes. Dans Rustic Oracle, tout passe par le regard d’Ivy (émouvante Lake Delisle) et c’est ce filmage à hauteur d’enfant qui garde notre attention alors que les blessures qui hantent la famille sont peu à peu mises à nu avant de trouver un écho plus large à l’échelle d’autres communautés et de tout un continent. La perte et de deuil sont au cœur de cette tragédie, mais l’histoire en est également une d’espoir, non seulement celle de deux êtres meurtris qui se rapprochent en faisant front commun dans leur quête, mais aussi celle d’une enfant qui voit ses liens d’appartenance à sa communauté d’origine se renforcer. Comme l’indique le titre français du film, Ivy et sa mère sont des « vivaces », des résilientes, à l’image de toutes ces communautés endeuillées auxquelles la cinéaste rend hommage avec émotion et sobriété, loin de toute dérive spectaculaire.

Le film est projeté le lundi 10 août, à 20h.

 

Image d’en-tête, de gauche à droite : Panquiaco / Sanctorum / Rustic Oracle.


6 août 2020