Chroniques

Rien, dit Johanne Harrelle, sinon que je suis née pour faire plaisir

par Robert Daudelin

Épouse du célèbre sociologue-philosophe Edgar Morin et muse du cinéaste Claude Jutra, Johanne Harrelle, par la vertu de À tout prendre, est devenue une icône du cinéma québécois. Mais qui était donc Johanne Harrelle (1930-1994) et pourquoi ce statut incontesté ?

Spécialiste de Marcel Duchamp et de Gérald Godin, l’écrivain André Gervais est littéralement obsédé par ces questions, lui qui n’a jamais rencontré Johanne et qui ne la connaît qu’à travers le célèbre film de Jutra. Les amis, comme les témoins, étant pour la plupart disparus, l’auteur choisit dans un premier temps d’éplucher Une leçon[1], son autobiographie, introuvable depuis belle lurette, qu’il considère « partielle et trouée ». Au besoin, il corrige le texte (les dates, les noms, les lieux), mais surtout complète,  extrapole, mettant en parallèle le récit de Johanne et ce qu’il en deviendra dans À tout prendre. L’exercice est souvent périlleux, mais il nous apprend beaucoup de choses, notamment la capacité de Johanne à fabuler, au besoin oublier. C’est un éclairage précieux sur la genèse du film qui, lui-même, devenu un film-phare du cinéma québécois, suscite encore des débats après plus de 50 ans.

L’autobiographie passée au peigne fin, Gervais poursuit son enquête en cherchant les traces de Johanne dans les nombreux écrits d’Edgar Morin qui évoquent sa femme – ils ont été mariés 17 ans – avec moult détails. Cet éclairage exceptionnel, celui d’un homme amoureux qui est en même temps un savant observateur de la société contemporaine, ajoute une dimension supplémentaire au portrait, une couche de mystère aussi. Johanne, devenue « européenne » à travers Morin, découvre son américanité et son appartenance définitive à Montréal.

L’enquête se poursuit à travers des témoignages, des articles de journaux et de revues, des transcriptions d’entrevues radiophoniques ou télévisuelles, voire même des conversations téléphoniques de l’auteur avec un des fils de Johanne et certaines de ses amies. Ces documents sont souvent contextualisés, commentés, corrigés à l’occasion.

Travail de bénédictin, autant qu’enquête policière, ce livre est un véritable puzzle dont  l’auteur prend un malin plaisir à mélanger les pièces pour compléter le portrait de cette femme insaisissable. Comme dans tout thriller réussi, la question demeure entière : qui était donc Johanne Harrelle ?

L’image que le livre nous en laisse est celle d’une femme complexe, souvent contradictoire, dont la vie, si elle fut ponctuée de fêtes nombreuses et de multiples amitiés (amoureuses ou autres) n’en fut pas moins essentiellement tragique. Johanne Harrelle était une comète qui bousculait tout sur son passage, au risque d’être elle-même écorchée par son besoin irrésistible de toujours aller au bout des choses et des gens.

À travers ce portrait kaléidoscopique, c’est aussi l’image très vivante d’un certain Montréal des années 1950 et 1960 qui nous est livrée, celle de la bohème, de la communauté artistique, des cafés européens qui apparaissent dans l’ouest de la ville et de l’Échouerie dont la cave accueille alors le jazz de René Thomas. C’est l’époque où une certaine intelligentsia française s’installe de façon plus permanente, en même temps que débarquent les jeunes Hongrois chassés par les événements de 1956. Johanne Harrelle, c’est aussi cette époque grouillante et porteuse de gestes créatifs, une époque qu’on peut désormais évaluer avec plus de justesse, sans nostalgie, mais néanmoins avec une certaine indulgence.

André Gervais, qui est aussi poète, aime jouer avec les mots et avec les lettres : ainsi peut-il analyser la disparition du s du patronyme de Jutra ou encore les rapports entre les e qui figurent dans Johanne et dans Harrelle, ce qui ajoute une dimension ludique à ce livre inclassable, tout à la fois essai et jonglerie d’un funambule décidé à percer une fois pour toutes le mystère de l’énigmatique Johanne Harrelle.

 Rien, dit Johanne Harrelle, sinon que je suis née pour faire plaisir (BouquinBec, Montréal, 2021, 395 pages) est disponible pour achat ici.

[1] Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, 1980


9 décembre 2021