Critiques

20,000 Days on Earth

Iain Forsyth

par Bruno Dequen

D’un fou de cinéma et d’un artiste aussi conscient de sa persona que Nick Cave, on ne pouvait attendre un documentaire traditionnel. De ce point de vue, 20,000 Days on Earth ne décevra pas les admirateurs du chanteur. Ce véritable film-concept se présente comme une chronique de la 20 000e journée sur terre du leader des Bad Seeds. Dès les premiers plans, ce dernier annonce son horaire quotidien : se lever, écrire, manger, écrire, aller à quelques rendez-vous, regarder la télé et écrire encore. Or, ce programme peu aguichant sur papier est transfiguré par la multitude des approches développées par les cinéastes Iain Forsyth et Jane Pollard. Le film alterne sans cesse entre les « scènes de coulisses » (enregistrement d’un album, repas avec un ami) et les séquences surréelles (séance de psychothérapie manifestement fabriquée, balades en voiture avec des fantômes du passé, etc.). Totalement obsédé par son art et son âge, Nick Cave décrit le fondement de son travail et ses questionnements de chanteur.

Que tous ceux qui s’attendent à une plongée inédite au cœur du véritable Nicholas Edward Cave soient prévenus. Ce n’est pas ce genre de documentaire. Nick Cave a passé bien trop de temps à construire son image et son univers pour laisser deux cinéastes démonter ces décennies de travail. Véritable réalisateur non-crédité du film, il fait de 20,000 Days on Earth l’ultime hommage à sa démarche créative. À l’image de son bureau surchargé qui regorge de livres qui vont de Lolita aux écrits de Freud, en passant par de nombreuses affiches de films et de chanteurs, le film est fondé sur une esthétique hétéroclite visant moins à représenter le quotidien banal que l’univers intérieur de l’artiste. Entre fiction et documentaire, pure observation et stylisation, 20,000 Days on Earth brouille les cartes et donne un aperçu fascinant de toutes les facettes du personnage « Nick Cave ».

À travers ses rencontres quotidiennes, Cave en profite pour philosopher sur le sens de l’écriture musicale et de la performance live, sur l’impact qu’a eu son père sur lui, sur sa quête d’absolu, etc. Tour à tour pensif, amusé, séducteur et, bien sûr, prince gothique, ce dernier jubile à mettre en scène sa propre vie et à brouiller les niveaux de réalité. Le chanteur possède-t-il vraiment une salle d’archives personnelles patiemment organisée par des employés fidèles et méthodiques utilisant des gants blancs pour protéger des polaroïds de l’époque de Birthday Party? Regarde-t-il vraiment Scarface à la télévision le soir vêtu de son éternel costume noir, entouré de ses jeunes fils? Peu importe. Ce n’est pas de réel, mais bien de mythe qu’il s’agit!
En effet, si ses propos ne comportent finalement que peu de réflexions passionnantes sur la création (genre « une chanson, ça confronte la mort »), il n’en est pas de même de la mise en scène de sa propre vie. Sûr de son charisme, il domine l’écran et réussit le plus beau des exploits : transformer sous nos yeux ce qui est foncièrement un outil promotionnel entourant la sortie de son nouvel album Push the Sky Away en véritable œuvre d’art. Chapeau, monsieur Nick Cave!

 

La bande-annonce de 20 000 Days on Earth


25 septembre 2014