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Critiques

A FLOR DO MAR

João César Monteiro

par Matheo Pino

Dans A Flor do Mar, la couleur bleue est là où prennent forme tous les saisissements imaginaires. Il y a d’abord le bleu profond de l’océan duquel surgit une silhouette longiforme au loin. À mesure qu’elle s’approche de la côte, on devine qu’il s’agit d’un voilier. Découpant l’horizon en deux, le bateau ouvre les rideaux du ciel et la fiction peut débuter. La caméra traverse les portes d’une maison de vacances avant de parcourir les chambres, jardins et corridors bleus dans lesquels circulent librement des personnages à l’air léger. Les frères et sœurs Rosa, Roberto et Maria, puis leur mère Laura, une jeune veuve. Un chat siamois observe un poisson que l’on enfourne pour le prochain repas ; une tempête se lève et la maison s’obscurcit à mesure que la nuit s’installe. Lorsque la famille s’apprête à dîner, les lumières de la salle à manger s’éteignent soudainement. L’ombre de tante Sara, une lampe à la main, fantomatique dans sa robe ivoirine, traverse le corridor jusqu’à la table sous les acclamations de ses compères. Se repliant doucement sur ce terrain idyllique et reculé où les protagonistes passeront leurs vacances, le monde semble au ralenti. À partir de là, tout paraît possible pour ces personnages. Il suffira du surgissement fortuit du pirate américain Robert Jordan, échoué mystérieusement près de cette maison d’Algarve, et de sa rencontre avec Laura, pour que João César Monteiro donne vie à sa fiction limpide et mystique où l’horizon ne disparaît à aucun instant.

Élève du cinéaste ethnographe António Reis au courant des années 1960, Monteiro consacre le début de sa carrière à des adaptations littéraires de récits folkloriques ou initiatiques qu’il transforme en fables anti-impérialistes à l’humour décalé. Avec la romancière Maria Velho da Costa comme coscénariste, Monteiro construit une sorte de mythologie bien à lui, fondée sur une alliance entre comédie et poésie symboliste pour réfléchir au concept du retour à la terre. Le cinéaste, qui filme ses apologues au milieu de paysages ruraux portugais représentés comme de véritables tableaux vivants, réécrit l’Histoire de son pays. Pour A Flor do Mar, sa première fiction contemporaine, Monteiro vise ailleurs, vers un Portugal méridional où les forêts et les montagnes laissent place au bord de mer, à ses criques secrètes et, à nouveau, au bleu d’un ciel vaste. Et ce nouveau panorama impose une certaine distance thématique avec le reste de son œuvre. Les montagnes du Nord portugais évoquaient les mythes locaux et le spiritisme d’une Agustina Bessa-Luís. Dans A Flor do Mar, Monteiro regarde l’Atlantique et y fait naître un Américain : le pirate Robert Jordan, prosélyte d’Hemingway. En hommage amusé aux tendances contemporaines, le cinéaste fait graviter son récit autour d’une romance et l’on croirait assister aux ébats de la plus remarquable des littératures estivales. Après tout, la rencontre fortuite d’une veuve et d’un pirate naufragé ne serait-elle pas l’image d’une romance foncièrement romanesque?

visage de femme dans un vieux miroir

Si cet ancrage romantique représente une première dans l’œuvre de Monteiro, le cinéaste conserve néanmoins sa qualité de fabuliste, qu’il met ici au service d’une forme d’élévation du réel, soudainement tenu en apesanteur. A Flor do Mar est un rêve étrange et extatique, d’autant plus singulier qu’il est dépourvu de toute particularité onirique et qu’il se dissocie ainsi du réalisme magique qui faisait pourtant le charme de ses précédentes œuvres. Il se passe a priori peu de choses dans ce récit d’une famille italienne qui s’amuse à passer le temps, mais Monteiro trouve dans le naturalisme une qualité mystérieuse. En fait, il extirpe de la réalité un inspirant spectacle : l’image de cinéma, véritable florilège de lumières et d’ombres. Dans cette maison toute de bleu teintée, habitée par les vieux objets, bibelots ou vaisselle, Sara, Laura et ses enfants se promènent comme bon leur semble, disparaissent derrière les portes, resurgissent dans les jardins, la cuisine ou le grenier, dialoguent généreusement de littérature ou de voyages passés avec leur nouveau compagnon pirate. Monteiro capte cette routine ordinaire comme une série de gestes organisés et traite les facéties improvisées de ses personnages comme s’il s’agissait d’improbables oracles. D’autant plus que sa caméra flottante, qui cherche la mer et la lumière dissimulées derrière chaque façade et chaque fenêtre, donne un aspect fantomatique au mouvement des choses, suscitant l’étrange impression, de scène en scène, de parcourir une série de petites enluminures.

Complices de la caméra, les personnages s’amusent à créer des ombres lorsqu’ils s’approchent d’une façade, d’autres échangent des récits de jadis, et tout le monde prend un plaisir naïf et délicieux à remuer les possibilités du réel. Il y a cette promenade nocturne en voiture où l’ombre des herbes hautes semble enlacer pendant de longues minutes les oranges et les indigos d’un ciel crépusculaire ; il y a les reflets bleus de la pleine lune sur la brique de la vieille maison ; et il y a le bleu des yeux de ce chat, détenteur de tous les secrets. Sans parler de la romance discrète entre Laura et Jordan, qui se situe à l’épicentre de ces épiphanies. A Flor do Mar est un univers précieux dans lequel des spectres vont et viennent comme bon leur semble, psalmodient à cœur ouvert leurs époques révolues face à un horizon d’où tout surgit et disparaît, où le moindre soubresaut iridescent représenterait l’appel d’un roman d’aventures ou le souvenir d’une histoire d’amour passée. Véritable magicien, Monteiro rapièce les instants d’extase et fabrique un récit d’amour à partir d’une réalité sublimée où les gestes incarnent la ferveur immense d’une romance utopique qui s’effrite déjà dans un souvenir. Ce souvenir, c’est celui d’un été lointain où tout semblait possible dans un monde au ralenti. Mirage étrange dans la carrière de Monteiro, A Flor do Mar est l’un de ses plus beaux cadeaux.


22 Décembre 2025