Critiques

A Quiet Passion

Terence Davies

par Céline Gobert

Que les univers du Britannique Terence Davies et de la poétesse américaine Emily Dickinson se rencontrent tient presque de l’évidence. Insoumise et angoissée, Dickinson s’inscrit dans le sillage des héroïnes obstinées qui fascinent Davies, de Chris dans Sunset Song, qui, de deuil en deuil et à l’aube de la Première Guerre mondiale, se bat pour survivre, jusqu’à Hester de The Deep Blue Sea qui quitte un mariage confortable pour vivre sa passion avec un ancien pilote. Féministe dans sa rébellion, Dickinson l’est aussi, refusant de se soumettre aux figures d’autorité de son époque : les hommes et autres tenants de discours évangélistes ou pro-esclavagistes. Jusqu’à sa seule amie, qu’elle admire justement pour son esprit libre, qui finira par se conformer, épousant un mathématicien qu’elle n’aime pas vraiment.

Dickinson, à la fois par crainte et par conviction de ne rien trouver d’épanouissant au-dehors, reste confinée à Amherst, dans sa maison du Massachusetts, à écrire de la poésie la nuit (« chose qu’un mari ne permettrait pas », dit-elle). Quand elle n’écrit pas (environ 1775 poèmes de rédigés avant sa mort en 1886), Emily regarde les gens s’éloigner d’elle : ils déménagent, s’en vont, meurent. Contrairement à ses vers, ô combien vivants, sa vie demeure figée, et, lorsque le clan Dickinson qui lui sert de cocon protecteur se consume, Emily se referme et s’enferme : elle sera libre, certes, mais prisonnière de ses peurs. Isolée, recluse, obsédée par la perte des siens (la mère, le père, l’objet de son amour), celle qui affirmait « Que ferai-je sans ma famille, parmi des étrangers ? » s’est pétrifiée devant l’effondrement d’un univers qui la protégeait. Sa peur de la mort, qu’elle tente de contrer par la rigueur de rituels lui servant de remparts contre le monde extérieur reflète aussi sa peur de vivre et de perdre tant sa liberté que son contrôle sur les événements. Les dernières années, elle ne dépassera même plus l’encadrement de sa porte.

Le style hypersensible de Terence Davies traduit avec une rare puissance émotionnelle et une précision extrême les angoisses existentielles et les contradictions qui étreignent la poétesse, interprétée par Cynthia Nixon. Comme souvent dans ses films, il multiplie les plans fixes et étudiés de personnages cadrés dans leur immobilité ; des tableaux vivants qu’il anime avec élégance par de gracieux travellings et des mouvements circulaires. Dans une scène, où chaque membre de la famille Dickinson se livre à ses occupations dans une même pièce, la caméra glisse, tourne lentement comme les aiguilles d’une horloge, observe tous les personnages, avant de revenir sur le visage tourmenté d’Emily, les larmes aux yeux, terrassée par son impuissance devant le temps qui passe. Plus tard encore, pour montrer à l’écran le ravage des années, Davies ose une séquence de « morpho-transformation » : les visages des acteurs vieillissent à mesure que la caméra se rapproche. Marques de fabrique du réalisateur, que l’on trouvait déjà dans Distant Voices, Still Lives où la caméra se figeait, de face, sur une famille endeuillée alors que résonnait un chant élégiaque, ces procédés, pourtant très artificiels, permettent à son cinéma de se rapprocher d’une indicible vérité : l’insidieux passage du temps, l’irruption soudaine de la mort. « Tu ne démontres rien, tu révèles », affirme l’un des personnages à Emily. C’est aussi vrai du cinéma sublime de Davies, fluide, émotionnel, hanté par les morts. Et comme dans Sunset Song, l’irruption de la guerre (ici, de Sécession) dans le quotidien des personnages renvoie à l’absurdité d’une existence sans Dieu : où est le divin dans ces cadavres des champs de bataille qui s’empilent par milliers de Gettysburg, à Spotsylvania et Antietam ?

À la fin du film, l’image de la dépouille d’Emily, filmée de haut, comme le fut celle du père dans son cercueil, rappelle les plans aériens sur l’église et les salles de classe de The Long Day Closes : tout comme Dickinson, Davies semble croire que s’il existe un Dieu, il s’agit bien du Temps, tout-puissant, implacable, qui règne en maître au-dessus des êtres. A Quiet Passion, qui dépeint la perte progressive de l’innocence et des illusions d’une idéaliste, suit un même chemin de décrépitude que ce Temps, une même course vers le Néant. Emily, même cloîtrée dans sa chambre, n’échappera pas au sort que réserve l’amoncellement des heures. À 55 ans, elle tombe malade et meurt. We never know we go – when we are going – / We jest and shut the door / Fate following behind us bolts it / And we accost no more, écrivait-elle avant l’heure.

 


3 mai 2017