Critiques

Ad Astra

James Gray

par Apolline Caron-Ottavi

L’espace a toujours été la direction ultime vers laquelle les hommes ont projeté leurs rêves. Il y a donc là un thème cinématographique par excellence, prisé dans les années 1970 et 1980 puis laissé de côté avant de connaître récemment un regain d’intérêt. Ad Astra est un projet de longue date de James Gray, pensé depuis 2011, mais qui débarque aujourd’hui sur nos écrans après plusieurs fresques spatiales (Interstellar, Gravity, First Man, sans oublier, antérieurement, Wall-E…). Entre sa gestation et sa sortie, ce récit de science-fiction a été rattrapé par la réalité, à l’heure où les Donald Trump et Elon Musk de ce monde ressuscitent les lubies de la conquête de la Lune ou de Mars. Le cinéaste y poursuit son obsession pour la filiation en lui donnant, cette fois, une dimension cosmique : d’un côté, un père explorateur jusqu’au-boutiste, en quête d’une vie extraterrestre supérieure pour résoudre les maux de l’humanité ; de l’autre, un fils qui s’est construit dans l’ombre d’un père absent, et se lance à la recherche de celui-ci jusqu’à la planète Neptune, où il est soupçonné d’avoir déclenché des tempêtes électriques menaçant la Terre. L’histoire se situe dans un futur proche, la Lune a été transformée en centre commercial, tout en étant devenue un far west où une guerre des ressources fait rage, alors que Mars abrite, pour sa part, une base pour repousser plus loin encore les limites de l’exploration.

La métaphore est claire : Gray parle de notre monde, à bout de souffle, imaginant une conquête spatiale aux intérêts mesquins, qui ne sert désormais à rien d’autre qu’à prolonger un peu plus avant et un peu plus longtemps nos erreurs. Le Major McBride est devenu astronaute, suivant les pas d’un père vénéré, mais ses missions se bornent à une périphérie terrestre qui a perdu toute sa magie. De plus, le rêve poursuivi par le père n’est plus : force est de constater que nous sommes seuls, et même si nous ne le sommes pas, nous ne serons jamais en mesure de le savoir. McBride est un homme d’un professionnalisme résigné, il est désabusé, sans émotions (son pouls ne dépasse jamais 80 battements par minute). Il retrouve un souffle de vie (et sent enfin son cœur battre un peu plus vite) lorsqu’il apprend que son père n’est pas mort, qu’il est près de Neptune, continuant sa quête de façon irresponsable, dissidente, anarchique.

Évidemment, la course du fils vers les étoiles sera amère. Il renouera avec ses émotions en tentant de réveiller les rêves d’une époque révolue : une chimère, car on ne peut évidemment pas ramener le monde d’hier, de même que l’on ne peut pas revivre une enfance perdue. Et en cela, Ad Astra est le récit d’un deuil. Celui d’un ailleurs salvateur, celui d’un ailleurs tout court. Celui des rêves de la conquête spatiale, celui de l’exploration qu’ont toujours poursuivie les hommes. Celui du progrès, enfin, dans un monde qui a atteint ses limites. Ad Astra nous raconte en quelque sorte l’histoire des hommes de demain, de l’héritage que nous leur laissons, et de l’acceptation à laquelle nous devons nous résoudre : nous sommes terriblement seuls, nous n’avons qu’une planète, et nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Sur le papier, le nouvel opus de James Gray a tout pour être un grand film de son temps. Et pourtant…

Ad Astra a quelque chose d’une fusée qui ne décolle jamais vraiment. Ironie du sort pour un film nommé d’après la devise latine « Ad astra per aspera » (vers les étoiles à travers les difficultés), que l’on retrouve sur le mémorial de l’équipage d’Apollo 1, qui s’est écrasé au décollage… Le film oscille entre l’épopée métaphysique, le film d’action et le mélodrame psychologique. La première apparaît comme sa réelle identité. La voix off introspective et la musique rappellent de façon lointaine le cinéma de Malick sans parvenir néanmoins à nous emporter tout à fait : Gray s’éparpille trop pour nous laisser le temps de nous émouvoir, ce qu’il a pourtant su si bien faire dans nombre de ses films. Les justifications psychologiques sont trop présentes, les personnages secondaires ne font que complexifier inutilement l’intrigue, les dialogues explicatifs ne font que rabaisser la fresque spatiale. Le voyage cosmique (et donc philosophique) peine à trouver son élan tant les détails scénaristiques nous ramènent toujours sur le plancher des vaches. Les séquences d’action semblent quant à elles parachutées arbitrairement. Certaines sont impressionnantes par leur technique (la course sur la Lune) ou leur inquiétante étrangeté (une attaque de babouins), d’autres manquent étonnamment de crédibilité pour un tel film (la traversée des anneaux de Neptune en surfant sur un bout de tôle) ; mais surtout, toutes semblent ne pas vraiment être à leur place, comme si le cinéaste voulait forcer une dimension plus démonstrative dans un film dont la nature profonde semble abstraite, méditative et ascétique.

Le film trahit ainsi des paradoxes. Le cinéaste, qui a su rendre les nuances infinies des sentiments et des dilemmes humains dans des drames plus intimistes, semble ici perdre la complexité et la chaleur de sa vision dans son projet le plus ambitieux, en essayant d’en faire trop pour s’emparer du grand spectacle qu’il a à sa portée. Le cadre de production (il s’agit de son plus gros budget à ce jour) lui donne enfin les moyens de ses ambitions, mais on peut se demander s’il est dans son élément, donnant l’impression d’hésiter constamment entre une démarche plus exigeante et les attentes liées à un cinéma plus fédérateur. Impossible d’énoncer des certitudes, mais toujours est-il qu’Ad Astra, malgré des fulgurances, n’est pas tout à fait là. James Gray laisse échapper son chef d’œuvre, tout comme le Major McBride voit l’objet de sa quête lui glisser entre les mains. Le cinéaste s’éloigne du voyage existentiel qu’il rêvait sûrement sur les traces d’Apocalypse Now / Au cœur des ténèbres et de 2001, auxquels il fait souvent référence. La multiplication des très gros plans de Brad Pitt laisse peu de doutes sur le fait que le vrai sujet du film est le parcours intellectuel et émotionnel de cet homme incomplet et sans réponse face aux grandes solitudes de l’univers. Ce sont d’ailleurs ces instants qui demeurent les plus forts : un regard vers le ciel ou une silhouette dans l’immensité, la surface rugueuse d’un visage astral, comme si l’on s’en rapprochait dans l’intimité d’un télescope.

Après nous avoir emmenés aux confins du système solaire, Ad Astra se conclue sur une phrase étrange qui semble adressée à la caméra par McBride. Un constat de résignation dans lequel le major renonce à se préoccuper du futur, décidant de se concentrer plutôt sur ceux qui l’entourent : « to live and to love ». Une de ces fins ambivalentes auxquelles James Gray nous a habitués (à l’instar du « je t’aime » faussement apaisant que s’échangent les deux frères à l’issue de We Own The Night). Il y a là l’idée, louable, qu’il faut réapprendre à vivre sur notre planète car nous n’irons jamais ailleurs, doublée d’un appel à l’humanisme. C’est le happy end officiel, qui dissimule comme souvent chez Gray une profonde mélancolie : le Major McBride s’est émancipé de son père, mais il semble dans le même mouvement se replier tragiquement sur lui-même. Or dans un film qui veut jouer la carte du divertissement et du grand spectacle en plus de la fresque existentielle, cette conclusion prend le risque gênant de sonner comme un renoncement à s’interroger, à voir plus loin, à affronter l’avenir, à se préoccuper de la science, pour mieux protéger le confort rassurant de son présent. Le mode mineur de la tirade finale laisse ainsi un goût d’amertume et d’inachèvement. Comme si le space opera se concluait sur une fausse note. Le Major McBride a toutes les bonnes raisons de renoncer à conquérir les étoiles, mais on aimerait en revanche qu’il continue à les contempler…

 

 

 

 

 

 

 

 


20 septembre 2019
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