ADOLESCENCE
Jack Thorne et Stephen Graham
par Barbara Dupont
« Papa, j’ai rien fait. » Au petit matin, Jamie Miller, 13 ans, dont le regard paniqué supplie son père de le croire, est sorti de son lit par la police et arrêté pour meurtre. L’inspecteur Bascombe, chargé de l’enquête, mentionne des preuves accablantes montrant Jamie, la veille, poignarder Katie, une camarade de classe. La famille rationnalise : ça ne peut qu’être une erreur. Elle négocie : ce n’est qu’un enfant. Elle insiste : il dit qu’il n’a rien fait. En quatre épisodes et autant de plans séquences, Adolescence nous raconte la suite de l’histoire, celle d’un ado qui se clame innocent, d’une famille sidérée, et d’une société patriarcale indulgente à l’égard de sa propre violence. Tant pour sa forme que son fond, la série Netflix a marqué les esprits dès sa sortie. Techniquement fascinante et thématiquement importante, la série enfouit pourtant un message nécessaire sous une couche trop épaisse, au point de se demander si nous sommes effectivement sensé·e·s le trouver.
Créée par le duo britannique Jack Thorne et Stephen Graham, Adolescence est avant tout portée par une distribution d’une impressionnante justesse – Graham est magistral dans son incarnation d’une masculinité entre virilité et tendresse, avec la même tension qu’il convoquait dans The Virtues en 2019. Campée dans une banlieue quelconque sous la grisaille anglaise, la série évolue selon un rythme dicté par de longs plans séquences d’une heure. Si d’autres séries se sont pliées à l’exercice dans des scènes de plusieurs minutes ayant fait date (Kidding, True Detective), Adolescence pousse les curseurs et fait preuve de prouesses évidentes en matière de technicité, de réalisation et de jeu d’acteur·rice·s. Mais c’est surtout l’exploitation narrative du dispositif qui est ici singulière : de si longs plans charrient forcément la lenteur du temps qui passe et, avec elle, l’ennui de l’anodin. Nous n’assistons pas qu’à l’arrestation saisissante de Jamie, mais aussi à l’entièreté de son transfert en voiture vers le commissariat. La série ne nous réserve pas que les courses-poursuites et les explosions émotionnelles, elle nous impose les salles d’attente, le chocolat chaud qui coule à la machine, les conversations au sujet du repas de midi.
C’est dans cet ordinaire qu’Adolescence déploie la fonction narrative de son plan séquence : nous faire baisser la garde. Alors que l’attention se dirige naturellement vers Jamie et l’enquête, c’est aussi partout ailleurs que se joue l’intrigue, dans ses propres interstices. Toute la série se révèle en fait tissée d’un sexisme trivial qui se loge dans les détails de la banalité et passe inaperçu pour qui ne cherche pas à le voir. Une collègue qu’on oublie de présenter ; un rapport sexuel qu’on négocie avec le sourire ; une insulte lancée et aussitôt oubliée. Il est là, le véritable sujet d’Adolescence : tant dans l’horreur d’un féminicide et du masculinisme que dans notre engourdissement collectif face à la violence quand elle ne dit pas son nom, quand elle ne se fait pas si monstrueuse qu’elle est immanquable. Dans une démarche similaire à celle du Morning Show (Jay Carson et Kerry Ehrin, 2019—), la série s’applique d’ailleurs à nous rendre l’accusé sympathique, comme pour révéler d’autant plus franchement que la misogynie n’attend pas les monstres pour exister. Le meurtre que raconte Adolescence est glaçant certes, et le sexisme routinier qui habite chaque épisode l’est tout autant – ou plutôt, c’est notre propension à y être aveugle qui l’est. En sous-texte, Adolescence semble nous alerter sur l’urgence de l’anodin et la violence, parfois, du familier. Mais c’est aussi là que se trouve tout le problème : ce message fort, Adolescence le réserve à ses recoins, au deuxième visionnage, à l’analyse. Car en première lecture, Adolescence multiplie les poncifs problématiques.

Dans le monde fictionnel de la série, les réseaux sociaux portent une responsabilité démesurée et opportune pour expliquer le meurtre de Katie, et la masculinité toxique s’attache aux émotions (la honte d’être mauvais en sports, la colère d’être rejeté) plus qu’aux actes (les accès de violence passés de Jamie sont rapidement mentionnés en fin de récit, comme explication accessoire). De même, Adolescence fait volontairement abstraction d’une multitude de facteurs pourtant régulièrement dénoncés à l’ère #MeToo comme entravant la prise en charge efficace des violences faites aux femmes : la lenteur de la justice, la lourdeur administrative, le manque de formation policière pour traiter pertinemment ces questions, l’impact du racisme et du classisme influençant l’entièreté du processus. Tout cela est absent de la série qui, de ce fait, rate l’occasion d’une remise en question sociale, et se contente d’offrir des solutions molles à un problème sans autre coupable que l’individu. Tandis que Unbelievable (Michael Chabon, Susannah Grant et Ayelet Waldman, 2019) et I May Destroy You (Michaela Coel, 2020), pour ne citer qu’elles, ont déjà tracé le chemin en abordant respectivement la machine judiciaire écrasante et notre rapport au consentement, Adolescence peine à pointer des responsabilités franches et à remonter la piste de la complaisance structurelle indispensable pour qu’un tel niveau de violence puisse être atteint.
Ainsi, il se pourrait qu’Adolescence soit moins intéressante comme fiction dénonciatrice que comme symptôme d’une société qui s’obstine à mal prioriser les origines de ses défaillances. Un leitmotiv de Jamie au fil des épisodes est son insistance à clamer son innocence, sans qu’on ne sache toujours s’il ment intentionnellement ou s’il pense réellement que ce qu’il a fait n’est rien. Elle est peut-être là, la difficile morale d’Adolescence : l’intentionnalité ne l’emporte jamais sur le résultat. Qu’importe les intentions de Jamie, une adolescente est morte ; qu’importe les intentions des créateurs de la série, celle-ci crie l’opportun et chuchote l’important.
23 septembre 2025



