Critiques

After Life

Ricky Gervais

par Apolline Caron-Ottavi

En six épisodes d’une trentaine de minutes chacun, After Life est une série compacte et entière. Bien qu’une deuxième saison ait été annoncée, cette première fournée fonctionne comme un tout, se suffisant à elle-même. Ricky Gervais, humoriste anglais bien connu (The Office, entre autres), est l’auteur, le coproducteur, le réalisateur ainsi que l’acteur principal de cette fable contemporaine où l’on voit Tony, un homme d’âge mur, lutter contre la dépression qui l’envahit suite au deuil de sa compagne, décédée d’un cancer. Ayant perdu le goût de vivre, Tony n’a plus rien à perdre et considère qu’il peut donc tout se permettre. Seul son chien, incapable de se nourrir par lui-même, l’éloigne d’un suicide qui semble pourtant son seul désir. Une prémisse délicate et risquée pour une série qui ose mêler le comique et le drame avec une habileté remarquable.

Ici, point de suspense ou de cliffhanger pour accrocher le spectateur d’un épisode à l’autre. Le rythme est fluide, à l’image d’une existence banale où les jours s’enchaînent sans qu’on s’en rende compte. Les épisodes sont seulement marqués par les micro-événements, souvent récurrents, qui ponctuent les journées de Tony : le visionnement des vidéos posthumes laissées par sa compagne, le passage du facteur, les visites chez le psy, au cimetière ou à son père sénile dans un hospice… Cette structure répétitive, dénuée de retournements majeurs, est celle de l’après : « après la vie » telle que l’aimait Tony. Cette façon de composer avec les infimes détails d’un quotidien qui a apparemment perdu toute saveur permet à Ricky Gervais de rendre compte des différentes phases du deuil, mais surtout de rendre un hommage vibrant à la vie elle-même.

La comédie (noire) trouve comme premier terreau la dépression. Pour passer sa rage d’être laissé seul au monde sans la femme qu’il aimait, Tony se venge sur les autres : à commencer par ses collègues du journal provincial, pour lequel il écrit des articles sur des énergumènes locaux auxquels il cache à peine son mépris. Mais aussi tous ceux dont il ne supporte plus la mesquinerie, la fainéantise ou la vulgarité. Bref, beaucoup de gens. Incarné à travers un humour pince-sans-rire ravageur et une agressivité passive envers la médiocrité ambiante, ce je-m’en-foutisme absolu nous offre dans un premier temps un spectacle jubilatoire et libérateur. S’y complaire à outrance aurait été facile. Mais Ricky Gervais complexifie le ton et emprunte peu à peu un chemin plus audacieux : ramener tranquillement toute la beauté du monde dans ce petit univers pourri que l’on aime tant dénigrer.

Et cette beauté s’impose à Tony grâce à des personnages secondaires magnifiques, principalement féminins, qui sont croqués en quelques traits et pourtant si présents : une journaliste en herbe, aux émotions à fleur de peau, qu’il a la charge de former ; l’infirmière qui s’occupe de son père et lui renvoie ses quatre vérités grâce à un sens de la répartie aussi aiguisé que le sien ; une veuve croisée au cimetière, qui devient une complice malicieuse ; une prostituée au grand cœur, qui lui inculque la confiance en son prochain. Ces rencontres vont permettre à Tony, malgré lui, de réapprendre à voir le monde qui l’entoure, dans toute sa complexité humaine. De s’intéresser, aussi, sans grimacer, aux individus qu’il avait perdu l’habitude de regarder. Oui, il y aura toujours des cons, mais il y a aussi beaucoup de gens formidables. Et même parmi les cons, il y a finalement assez peu de véritables nuisibles…

Si ce constat peut paraître simpliste par écrit, la force d’After Life réside dans la puissance des émotions que suscite la série à partir de peu de choses. Dans la façon dont on passe du rire aux larmes, de la moquerie à la sublimation, du grotesque à la profondeur, tout cela le temps d’un battement de cil. L’écriture est ciselée, aucune scène n’est là pour rien : dans ce petit condensé de pure humanité, chaque interaction est une pépite. Ainsi, une tirade, au cours de laquelle Tony doit justifier son athéisme auprès d’une collègue pleine de certitudes, passe en un instant d’une démonstration sarcastique prenant pour exemple l’acteur Kevin Hart, qu’elle adore, à un éloge poignant et sincère du caractère inestimable du temps qui passe et ne revient pas.

After Life explore des zones plus sombres avec la même justesse, comme la question du suicide. Si Tony ne met pas fin à ses jours, il finira par aider un autre à le faire, comprenant son besoin de mourir mieux que quiconque tout en prenant conscience qu’il est finalement mieux loti que son compère. La scène est cruelle mais bouleversante. Ricky Gervais n’hésite pas à forcer le malaise et à nous faire grincer des dents ; mais dans le même élan, il signe une œuvre d’une candeur et d’une tendresse étonnantes. Avec son microcosme social peuplé de personnages qui ne cessent de nous émouvoir tout en étant leurs propres stéréotypes, After Life nous désarme et nous fait abandonner, à l’instar de Tony, la moindre once de cynisme.

After Life, diffusée depuis le 8 mars 2019, est disponible sur Netflix.


8 mai 2019
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