Critiques

AFTERSUN

Charlotte Wells

par Mélopée B. Montminy

C’est les vacances annuelles avec le père, le temps est bon. Sophie (Frankie Corio) et Calum (Paul Mescal) profitent d’un séjour en Turquie pour se fabriquer de jolis souvenirs, caméra miniDV en main. On le devine, Calum n’est pas le père le plus présent ; il a donc le privilège que son rôle soit associé au temps libre, aux loisirs, au plaisir. Sur la plage, lui et sa fille de 11 ans se réapprivoisent, vraisemblablement comme à chaque année. À cet âge charnière où débute l’adolescence, où l’on commence à se faire inviter à la table des grands, Sophie vit ses premiers émois tout comme ses premières désillusions. Aftersun, premier long métrage de Charlotte Wells, est un film sur la mémoire, la nature hermétique des souvenirs, qui évoque à quel point le temps transforme certains moments anodins en clés de voûte nécessaires à la compréhension de soi.

Le récit se déroule hors du quotidien et de ses tracas habituels. Sophie et Calum se prélassent sur la plage, jouent aux échecs, font de la plongée. Ils errent dans une station balnéaire et observent les autres voyageurs. Bien que l’action se déroule en Turquie, nous sommes également dans un non-lieu, cet espace hors du monde et de ses repères qu’est le centre de villégiature. La temporalité suspendue empêche de distinguer les jours qui se suivent, ce qui crée une sorte de flottement propice à la liberté.

La figure du père, ce papa cool et permissif mais aussi mélancolique, est vue d’abord par le prisme du regard préadolescent, celui qui devine les choses sans vraiment les comprendre. À cette première perspective s’ajoutera celle de Sophie devenue adulte, ayant désormais l’âge qu’avait son père lors du séjour. Elle visionne leurs souvenirs de voyage, tentant d’en percer les mystères. Les « problèmes d’adulte » qui semblent remuer Calum ne sont pas nommés, or on les sent tout de même vivement – saluons ici la finesse de l’écriture de Wells –, tant le personnage apparaît agité, habité. Il pratique le taïchi, lit sur la méditation, comme pour reprendre le contrôle et calmer ses démons intérieurs, évoqués par les vagues de la mer et la profondeur des fonds marins. On perçoit subrepticement l’humeur volatile du jeune père, rappelée par l’omniprésence de parachutes dans le paysage visuel. Ces éléments, l’aquatique et l’aérien, s’opposent au caractère plutôt terre-à-terre de Sophie qui, bien qu’encore jeune, incarne la promesse d’une adulte qu’on imagine solide. Sa maturité précoce transparait d’ailleurs dans sa façon désinvolte mais intéressée de questionner son père. Toutefois, Calum, bien qu’à l’écoute des besoins de sa fille, n’offre souvent aucune réponse à ses questions. Ce mutisme ne rend que plus palpables les nombreux non-dits entourant son état.

Si la quasi-totalité du film se situe dans le passé, la temporalité est structurée de façon circulaire. En effet, le récit du séjour est enchâssé dans une boucle mémorielle, nouée par Sophie adulte et son père désormais absent. Les scènes de vacances sont entrecoupées d’images filmées par la miniDV, ainsi que de plans oniriques qui forment un leitmotiv, montrant Calum et/ou Sophie trentenaire dansant dans un nébuleux rave. Cet effet de dédoublement, ce jeu de miroir provoqué par la substitution du père et de la fille dans une scène de danse rappelle le renversement des rôles enfant/adulte qui s’opère dans quelques scènes de vacances se faisant écho. Mais cette scène de danse stroboscopique qui revient sans cesse sert également à illustrer le bouillonnement intérieur de Calum, sa détresse psychologique qu’il voudrait pouvoir nier, fuir, mais surtout cacher à sa fille.

Si la Sophie adulte est très peu montrée, sa présence est constamment suggérée hors champ, convoquée par Wells comme spectatrice des images captées par la caméra portative filmant les deux protagonistes en vacances. Le film nous invite ainsi à projeter sur le personnage les conséquences de ce voyage-parenthèse sur sa mémoire et son vécu, son présent non dévoilé. Ressent-elle un mélange de nostalgie, de déchirement, de colère et de désarroi? La cinéaste élude volontairement les réactions de Sophie, il s’agit d’autres morceaux manquants qui ajoutent au mystère déjà créé par la personnalité insondable du père.

Charlotte Wells tisse minutieusement sa toile, nous offrant une œuvre d’un minimalisme sensible, dont la saveur impressionniste se laisse subvertir ici et là par un usage mélodramatique de la musique. La simplicité de la proposition synoptique n’est pas limitante, elle se laisse déplier lentement. Rien n’est laissé au hasard, les scènes se répondent sans provoquer d’effet de prévisibilité. Le jeu tout en retenue des deux acteurs participe à l’esthétique de la cinéaste, qui repose sur la force expressive de la pure évocation. La mécanique soignée de Wells tient efficacement en haleine ; les détails s’accumulent comme une collection de drapeaux rouges, ce qui laisse présager le pire. Et si le pire n’était justement pas l’impossibilité d’une réponse, le vide laissé par une absence aussi importante que celle d’un parent ?


31 octobre 2022