AILLEURS LA NUIT
Marianne Métivier
par Charlotte Lehoux
On entre dans Ailleurs la nuit par un rêve. Un rêve inquiétant et étrange. La caméra ballotte, comme en flottement, et opère lentement un long travelling dans un paysage verdoyant, au ciel orange vif. Une montagne, au loin, perturbe la ligne droite de l’horizon. En voix off et dans une langue étrangère, un cauchemar nous est conté : un incendie, de la fumée, un corps paralysé incapable de sonner l’alarme. Tout du long, Ailleurs la nuit donnera l’impression belle et déroutante que l’on n’a pas complètement quitté le monde des rêves. Une douce irréalité continuera à coller au film, à infiltrer son récit.
En fait, ce récit est constitué de multiples histoires, qui s’entremêlent et parfois s’entrechoquent. Il y a d’abord celle de Marie (Camille Rutherford), artiste sonore qui passe ses journées à enregistrer les bruits de la nature qui l’entoure. Elle habite avec son copain de longue date, Nico (Victor Trelles Turgeon), dans une belle et grande maison au milieu d’une clairière, entourée de forêts, trouée de ruisseaux et avoisinant une ferme. Marie dit vouloir examiner, dans son nouveau projet, ces endroits qui disparaissent. Son couple, on le sent, bat de l’aile, lui aussi menacé de disparition. Il est déjà éprouvé par les longues et fréquentes conversations téléphoniques entre Marie et Jeanne (Amaryllis Tremblay), une étudiante à la maîtrise, et sera d’autant plus fragilisé par l’arrivée de Noée (Garance Marillier), jeune voyageuse française. Ces présences féminines dans la vie de l’artiste se superposent en une collection fragile de désirs latents et innomés, de projections et de malentendus. Un malaise règne ; tous les personnages semblent fuir, ou vouloir fuir, quelque chose. Le voisin, Yan (Émile Schneider), est fermier et veut voir la mer, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie. Nico se défile devant l’effondrement de son couple. Noée évite, par le voyage, le deuil de son père. Et Marie, elle, vit un mal-être aux origines troubles. C’est ainsi que nous passons la première partie du film, à voguer de tableau en tableau dans cette campagne québécoise frappée par une canicule accablante et parsemée de non-dits troublants. Comme dans le rêve inaugural, quelque chose au loin menace, sans jamais s’embraser tout à fait.

Une rupture narrative est provoquée par le personnage de Jeanne, la seule qui traverse réellement les deux chapitres, clairement scindés, du film. Nous la retrouvons à Montréal. Là aussi, l’été est chaud, peut-être un peu étouffant. Elle se lie d’une fragile amitié avec Eva (Kyrie Samodio), sa voisine arrivée depuis peu des Philippines avec sa mère. Eva est insomniaque, nostalgique de son pays aussi. On réalise alors que le mauvais rêve du début lui appartient et que c’est aux Philippines qu’il se déroule. L’insomnie d’Eva n’est donc pas seulement une difficulté à dormir ; elle se fait le symptôme d’un déplacement plus large. Comme hantée par son pays natal, elle vit dans un temps décalé. La nuit, puisqu’elle ne dort pas et certainement pour s’éviter d’autres cauchemars, elle arpente les rues de la métropole. Ainsi, ses errances nocturnes prolongent le mouvement amorcé à la campagne. Car urbanité et ruralité, dans Ailleurs la nuit, ne s’opposent pas tant qu’elles se poursuivent ; si les rues éclairées de la lumière jaunâtre des lampadaires remplacent la pénombre des sentiers forestiers, si le bruissement de la nature laisse place à la rumeur de la ville, toujours demeure ce sentiment prégnant de déracinement. Au fil des nuits sans sommeil, des appels à la famille restée derrière et de la complicité balbutiante entre Jeanne et Eva s’affirme une sorte de spleen certes douloureux, mais aussi doux et rêveur.
Tout le film est rêveur, finalement. Les corps sont souvent filmés de biais, partiellement saisis dans des moments d’attente ou de retrait. Ils semblent toujours légèrement décalés par rapport à l’espace qu’ils occupent, comme s’ils n’en faisaient jamais tout à fait partie. La conception sonore d’Ilyaa Ghafouri, si bellement travaillée qu’elle devient un paysage en soi, agit comme un fil souterrain reliant les deux parties du film. Les sons amplifiés, distordus et superposés ne servent ici pas tant à documenter les lieux du film qu’à en créer d’autres, produisant une impression étrange d’extranéité, un amoncellement d’affects déconcertants. Le ruissellement de l’eau, la cacophonie des insectes, les grondements plus ou moins lointains de la ville composent ensemble une matière presque tangible, parfois traversée de silences, qui redouble l’état de suspension dans lequel se tiennent les personnages. De même, la magnifique direction photo d’Ariel Méthot se sert habilement de l’obscurité comme extension du tâtonnement existentiel des protagonistes. De longs plans, langoureux, ajoutent à l’onirisme ambiant. Le regard de Marianne Métivier s’attarde ; la caméra flâne et cherche moins à expliquer qu’à souligner le doute, qu’à habiter l’errance – tant physique que psychologique – de ses personnages. S’il est possible d’être déconcerté par cette histoire allusive, par ce montage elliptique et ce scénario littéraire, ce sont aussi précisément ces éléments qui font du film un objet complexe, original. La fragmentation narrative trouve alors sa cohérence non pas dans l’enchaînement des événements, mais dans une continuité indirecte, presque hypnotique. Et dans cette temporalité dilatée, Ailleurs la nuit fait de ses dérives une forme de résistance formelle et narrative, discrète. Une résistance à l’injonction de la clarté, du récit linéaire, de la résolution affective. Une résistance, in fine, à répondre à ces questions qui sont le véritable cœur du film : partir ou rester ? ici ou ailleurs ?
12 février 2026



