Critiques

American Hustle

David O. Russell

par Bruno Dequen

À quoi peut donc bien rêver Irving Rosenfeld (Christian Bale)? La réponse à cette question permet de comprendre la singularité du cinéma de David O. Russell. Mais avant de poursuivre cette piste, revenons brièvement en arrière.

Irving Rosenfeld, homme à l’embonpoint aussi remarquable que sa perruque, est le personnage principal d’American Hustle. Tout au long d’un récit aussi frénétique qu’épuisant de rebondissements, ce brillant arnaqueur à la petite semaine se retrouve malgré lui au cœur d’une opération secrète du FBI, À la fin des années 1970. Afin d’éviter la prison à sa collègue/amante Sydney (Amy Adams), Irving accepte de collaborer avec l’ambitieux agent Richie DiMaso (Bradley Cooper), qui cherche à dévoiler la corruption à l’œuvre dans le milieu politique. Ajoutons à ce trio improbable une jeune épouse manipulatrice au bord de la crise de nerfs (Jennifer Lawrence), un maire bien intentionné et facilement corruptible (Jeremy Renner), de même qu’une quantité astronomique de personnages secondaires, et on obtient ce qui ressemble de prime abord à un croisement entre Goodfellas et Donnie Brasco.

« Partiellement inspiré de faits vécus », American Hustle se présente ainsi ouvertement comme un nouvelle incursion de David O. Russell dans un sous-genre immédiatement reconnaissable. Après un passage par le film de boxe (The Fighter), une escapade en pleine comédie romantique (Silver Linings Playbook), le voici donc qui s’attaque aux ambitieuses épopées mafieuses de l’oncle Scorsese. Des multiples voix off aux mouvements de caméra spectaculaires, en passant par une bande son qui accumule les tubes de l’époque sans interruption, le territoire arpenté est immédiatement identifiable. Sans même parler de la présence d’un jouissif caméo qui vient confirmer cette première impression. Cette absence de réelle originalité dans le traitement visuel et sonore est tout à fait typique du cinéaste, qui, contrairement à la plupart de ses contemporains aux univers atypiques (les Anderson, Spike Jonze) ne fonde pas sa démarche sur une recherche audio-visuelle singulière. Ici, il pastiche Scorsese. Dans The Fighter, il reprenait le style naturaliste de Rocky.

Or, David O. Russell joue de la familiarité des univers représenté pour les détourner subtilement au moyen de deux armes principales : l’humour et le développement psychologique de ses personnages. Peu de cinéastes américain savent manier avec une telle dextérité la comédie dramatique (ou le drame comique). Tout comme Tarantino et les frères Coen, O. Russell possède une capacité unique de changement de ton. Une scène peut passer brutalement du grotesque au suspense le plus tendu autour d’un seul mot. Malgré ces zones d’ombre, la comédie reprend néanmoins toujours le dessus chez O. Russell. C’est pourquoi American Hustle ressemble à un Goodfellas, mais détourné par la screwball comedy. Les détails des évènements importent moins que les joutes orales interminables du trio Irving-Sidney-Richie. On l’a souvent dit, O. Russell pratique un cinéma fondé sur la performance. La précision de ses dialogues et la truculence de ses personnages sont des cadeaux pour acteurs/rices en manque de matériel. Et cet aspect n’a jamais été aussi évident que dans ce dernier film, qui pourrait très bien n’être observé que sous l’angle du jeu d’acteur, d’autant plus que son récit fondé sur la manipulation perpétuelle invite les mises en abyme (tout comme Drug War, l’un des derniers Johnnie To). Les acteurs se griment autant que leurs personnages en constante représentation, et le film ne s’ouvre certainement pas sur une longue scène de Irving/Christian Bale plaçant patiemment sa perruque devant un miroir pour rien…

Pourtant, plus encore que ses attributs physiques et vestimentaires, c’est la personnalité d’Irving qui donne à ce film toute son originalité. Bien qu’il mène une vie malhonnête et qu’il propulse le film dès son ouverture à l’aide d’une narration faisant l’apologie de l’arnaque, Irving est en fait un personnage aux antipodes de l’univers scorsesien auquel il semble appartenir. Le pouvoir ne l’intéresse pas, les possessions matérielles lui sont indifférentes et il ne prend visiblement pas soin de son état physique. À quoi rêve donc Irving? À Sidney, et au bonheur familial (il veut conserver la garde du fils de sa femme) tranquille et simple qu’il pourrait vivre dans un pavillon de banlieue anonyme. L’enfer d’Henry (Ray Liotta), c’est le fantasme ultime d’Irving! Et tout le cinéma de David O. Russell vise finalement à donner à ces petits Américains leur modeste rêve. Les grands destins (criminels ou politiques) sont choses du passé, de même que cette bonne vieille morale passée au tordeur d’un cynisme revenu de tout. À l’heure où toute ambition, même bien intentionnée, devient nécessairement corrompue, la seule issue est de rester ‘à petite échelle’, comme n’a de cesse de le répéter Irving lorsque l’opération du FBI prend une ampleur démesurée. Si elle porte clairement à discussion, cette apologie d’un individualisme discret et désillusionné fait tout de même d’American Hustle une fresque assez fascinante sur l’Amérique d’aujourd’hui. Même les prolos de Springsteen avaient plus de rêves que ça.

La bande annonce d’American Hustle


19 décembre 2013