AMOUR APOCALYPSE
Anne Émond
par Sylvain Lavallée
Nos clichés sur le cinéma d’auteur québécois nous disent qu’il est morne, déprimé et d’un mélodrame appuyé quand vient le temps de représenter la souffrance (un malheur ne peut jamais venir seul). Il s’agit certes d’une vision trop simpliste d’une réalité plus diverse, mais elle nous vient à l’esprit devant le dernier film d’Anne Émond, tant celui-ci semble vouloir dialoguer avec cette image — non parce qu’Amour apocalypse entre dans ce moule d’un cinéma de la grisaille, mais au contraire parce qu’il tente de s’en jouer. En effet, les premières scènes nous présentent un personnage, Adam, qui correspond parfaitement à nos clichés : anxieux, dépressif, seul, il traîne une tristesse « comme une roche » au fond de lui. Mais le ton est décalé, cette déprime est exprimée en partie par l’humour, dans les maladresses sociales d’Adam, et dans l’interprétation de Patrick Hivon, qui joue habilement sur une fine ligne en exagérant un peu le trait pour inviter le rire, mais sans perdre la sincérité de l’émotion ou la faire disparaître dans la caricature. Et puisque le film nous est présenté comme une comédie romantique, nous avons envie d’y voir une sorte de thérapie par l’amour, une manière d’aborder la dépression et l’écoanxiété en limitant le pathos pour nous amener plutôt sur le chemin d’une méditation lumineuse. Une belle idée, mais qui ne s’avère pas tout à fait à la hauteur de ce qu’elle promet.
La prémisse installe bien ces enjeux : Adam reçoit une lampe de luminothérapie, mais, quand elle n’a pas l’effet espéré, il se tourne vers la ligne d’assistance technique en la prenant pour un numéro d’écoute. Au bout du fil, Tina (Piper Perabo) se fait réconfortante, amicale, et elle devient rapidement une bouée de sauvetage dans ce monde qu’Adam sent (littéralement) en train de s’écrouler. Nous pouvons alors penser à Her (Spike Jonze, 2013), pour la solitude qui cherche refuge dans une voix féminine, mais l’influence la plus explicite est celle du Punch-Drunk Love (2002) de Paul Thomas Anderson, une autre comédie romantique sur un personnage masculin anxieux, qui se voit cité dès le premier plan (là un camion livrait un piano devant un entrepôt, ici c’est un colis devant un chenil, dans une image similaire). Émond en reprend l’atmosphère un brin surréelle, en l’ancrant plutôt dans le sentiment d’une fin du monde imminente, mais surtout a recours au même type de musique percussive pour souligner l’angoisse. Cela est notamment en évidence dans les premiers moments qui nous présentent le quotidien d’Adam, et le sentiment de déconnexion qu’il éprouve envers son entourage, que ce soit sa jeune employée (Elizabeth Mageren), récalcitrante aux ordres mais aguicheuse et frondeuse tout à la fois, son père (Gilles Renaud), qui se montre peu ouvert aux troubles de santé mentale de son fils, ou son meilleur ami (Éric K. Boulianne), qui semble ne pas savoir comment agir pour répondre à une détresse qu’il perçoit pourtant.

Dans le contexte, nous comprenons aisément comment Adam développe une affection pour Tina, même si leur relation (et surtout la réciprocité des sentiments) demeure pour le moins improbable. Mais c’est précisément le pari du film : montrer deux personnes qui semblent a priori éloignées, et qui toutefois se sentent parfaitement en accord, même si elles communiquent au moyen d’une ligne de service aux consommateur·rice·s. C’est aussi cette distance qui exige qu’Adam sorte de ses habitudes pour tenter de rejoindre Tina en Ontario, quand il pense qu’elle a pu être victime d’une catastrophe climatique, ce qui met en lumière l’idée de la foi, d’oser affronter l’inconnu pour combattre l’angoisse. Bref, c’est la fragilité et l’impossibilité apparente de cet amour qui en font la beauté et l’importance, à un moment où il semble plus facile d’écouter nos peurs. Malgré cette riche prémisse, le récit souffre d’un certain déséquilibre, Tina ayant beaucoup moins de temps d’écran ; alors, même si elle porte son propre mal-être et qu’elle n’est pas entièrement définie par Adam, il reste que sa disposition à le suivre, son engagement envers lui sont assez peu examinés et brossés trop rapidement. Néanmoins, les interprètes parviennent à nous faire croire à leurs personnages, aidé·e·s par la mise en scène d’Émond, qui se montre apte à capter le désir et les tensions — et en ce sens, Amour apocalypse réussit en partie son pari.
Mais en partie seulement, car le film peine à maintenir le ton juste pour que le sentiment de dépression ne se perde pas dans la légèreté et pour qu’à l’inverse la comédie ne s’évanouisse pas derrière la lourdeur des émotions. Il y a bien une intelligence dans la représentation du désespoir à partir de l’écoanxiété, non seulement pour le caractère contemporain de la préoccupation, mais aussi parce que cela a l’avantage de bien illustrer comment la dépression peut prendre la forme d’une menace permanente, omniprésente, que les autres peinent à comprendre et qui peut se manifester de manières aussi diverses qu’imprévues. Émond exploite bien cette idée pour traduire visuellement les émotions d’Adam, dans des événements climatiques qui viennent ponctuer le récit et qui s’intensifient pour marquer les étapes de la relation entre Adam et Tina. Toutefois, Amour apocalypse insiste finalement beaucoup plus sur le deuxième terme de son titre, surtout dans une deuxième partie qui tend à accumuler les malheurs (des personnages très secondaires que nous découvrons alcooliques ou suicidaires) et à psychologiser ce qui n’a pas besoin de l’être (de nouvelles informations sur le passé familial d’Adam). Ainsi, même si l’humour persiste jusqu’à la fin, il se fait de plus en plus rare.
Même si l’ensemble demeure sympathique (en particulier grâce à la belle expressivité du visage d’Hivon), Amour apocalypse reste en surface de ses ambitions et ne parvient jamais tout à fait à combler les lacunes de cette comédie romantique qui ne s’avère ni suffisamment drôle, ni particulièrement romantique. Mais peut-être que la part de déception vient aussi du fait que nous avons besoin d’un tel récit aujourd’hui, à propos d’un amour qui cherche une échappatoire aux angoisses contemporaines. Nous avons envie de suivre Émond lorsqu’elle nous invite à trouver une paix intérieure par le cinéma, comme dans les séances de méditation auxquelles s’adonne Adam, mais finalement la proposition est un peu trop inaboutie pour être tout à fait convaincante.
8 août 2025



