Critiques

An Elephant Sitting Still

Hu Bo

par Ariel Esteban Cayer

An Elephant Sitting Still est un trou noir, un creu, un cri. Un monument de 234 minutes, érigé au nom de la détresse, et au terme duquel son réalisateur, Hu Bo, 29 ans, s’est enlevé la vie. Ce serait déjà une anecdote suffisamment tragique si ce film – dévoilé à la Berlinale cette année et présenté au TIFF en première canadienne – n’était pas tétanisant de tristesse : essentiellement une lettre de suicide filmée, qui n’aurait pas dû être prise à la légère et qu’il ne faudrait pas, à notre tour, ignorer.

Structurant son film autour d’un logique perverse, où le malheur de l’un ne cesse de causer celui de l’autre (dans un cycle qu’on nous affirme à plusieurs reprises être sans fin), Hu Bo trace le destin sans issue de trois protagonistes interreliés, évoluant dans le décor morne et flou du nord de la Chine. Au fil de subtils et magnifiques plan-séquences épousant l’errance aussi métaphysique que géographique de ses personnages, le cinéaste nous présente Wang Jin, un homme dans la soixantaine, aliéné de sa famille et destiné à l’enfer des maisons de retraite (montrées, par Hu, comme de véritables prisons pour l’âme). Son voisin, l’adolescent Wei Bu, fréquente un établissement scolaire voué à être détruit ; il y est victime d’intimidation par les élèves comme par l’administration. Comme on le lui assure, rien ne sert à rien puisqu’il est destiné, de toute façon, à devenir vendeur de rue. Puis sa camarade de classe Huang Ling voit, pour sa part, sa réputation entachée lorsque sa relation avec le directeur de l’école est révélée au grand jour. Et tous, au terme d’une longue et éprouvante journée, racontée plus ou moins en temps réel, se rendront en Manzhouli – où la légende voudrait qu’on y trouve un éléphant de cirque gigantesque : un symbole préhistorique, un phare, dans ce monde voué à l’immobilisme, la souffrance et la poussière.

L’univers que nous présente le jeune réalisateur a donc tout d’un purgatoire terrestre : voici une ville minière qui semble perpétuellement figée dans un nuage de cendres, un microcosme moribond où le malheur humain remonte à plusieurs générations et se renouvelle, tel un brasier aux flammes vacillantes, de querelles minables en querelles minables, d’amertume en amertume. Les gens se jettent en bas des fenêtres pour un rien (ou plutôt, du fait de l’oblitérante accumulation d’absence) ; ils s’immolent accidentellement en cuisinant ; ils se tabassent à tout-va, à coup de batte rapiécée de ruban adhésif ou pire, ils voient leurs animaux de compagnie dévorés par de plus grosses bêtes. Il n’y pour issue que la mort, semble nous dire Hu, ou l’exil, bien que l’incertitude d’arriver à bon port demeure intacte.

Ainsi, tout au long de son premier et unique long métrage, Hu Bo se positionne résolument  aux extrêmes du cinéma chinois contemporain. Il dresse, par l’entremise de son pachyderme, quelque chose d’élémental : non pas la chronique du développement de son pays (qui fait l’indéniable popularité de ses pairs), mais plutôt un état des lieux de la stagnation économique, psychique, vécue et bien réelle, qui s’écrit en Chine, tous les jours, entre les grandes lignes historiques qu’on a l’habitude de voir à l’écran. La torpeur fige ici les générations et réduit l’Homme au rôle de vagabond anonyme et oublié, de fantôme errant, isolé dans les ténèbres d’un brouillard opaque lui niant toute vision du futur.

Qu’il s’agisse d’une posture nihiliste, voire misérabiliste, ou d’un véritable appel à l’aide (la violence est souvent réservée au hors-champ, comme par pudeur, ou par méfiance de ce qu’elle pourrait avoir comme effet sur le spectateur), il n’en demeure pas moins qu’il est désormais impossible de lire Elephant Sitting Still autrement qu’à la lumière du décès de son créateur. Film tétanisant, fragile, long, circulaire, éprouvant et pessimiste, il s’agit – compte tenu des circonstances tragiques de sa mise au monde – d’une représentation monumentale des abimes de la dépression, de la détresse et de la mort – actualisés et montrées ici telle une condition du monde géographique. Autant de sujets tabous, de gouffres, qu’on ne peut approcher habituellement que superficiellement (au risque de s’y perdre), mais qu’Hu Bo explore de façon frontale, s’immisçant dans le cas présent bien au-delà des limites de la fiction. Son film se taille à même le roc, le béton, à même le flanc des montagnes, et la géographie mentale d’un pays, donnant corps à la souffrance, surgit tel un barrissement des entrailles de la Terre… comme pour nous rappeler, malgré la noirceur accablante, de continuer à exister.

Le film est présenté à nouveau au FNC, le dimanche 14 octobre, à 13h15, au Cinéma Quartier Latin (salle 17).

Chine 2018 / Ré. et scé. et mont. Hu Bo / Ph. Fan Chao / Son. Ren Yiming / Int. Wang Yuwen, Zhang Yu, Peng Yuchang, Liu Congxi / 234 minutes / Dist. KimStim.

 


12 octobre 2018