Critiques

Anomalisa

Charlie Kaufman

par Helen Faradji

Peut-être est-ce de la pudeur ? De la gêne ? Une impossibilité à scruter toute la profondeur et la complexité des émotions sur de « vrais » visages ? Rares sont en tout cas les cinéastes de prises de vue réelles capables de capter toutes les nuances de l’expérience humaine et de les rendre authentiques, sans complaisance, gentillesse ou cruauté forcées. Et lorsqu’un cinéaste utilise l’animation pour y parvenir, la chose devient alors plus que rare : miraculeuse.

Miraculeuse, c’est en effet le mot que l’on voudrait employer pour évoquer Anomalisa, grand prix à la dernière Mostra de Venise et seconde réalisation de Charlie Kaufman, ici aidé techniquement par Duke Johnson et musicalement par une bande sonore poignante et parcimonieuse signée Carter Burwell. Car comment ne pas voir quelque chose qui tient du miracle dans cette émotion, d’une rare pureté, capable de passer de l’écran où s’ébrouent des figurines en feutre jusqu’à nous ? Comment ne pas être estomaqués devant l’incroyable humanité dont on a su doter ces petits personnages ?

Bien sûr, c’est d’abord par l’animation elle-même que cette ample véracité se transmet. Une animation souple, fluide, en stop motion, créant un effet de similitude quasi vertigineux avec des mouvements réels. À l’exception de légères saccades, à peine visibles, qui les heurtent. Mais c’est là tout le talent du film : ces saccades, bien loin d’un « défaut », ne sont en réalité qu’une incarnation symbolique de ce que vit et ressent le héros d’Anomalisa, Michael Stone, un auteur de livres d’épanouissement personnel spécialisé dans le service à la clientèle venu de Los Angeles jusqu’à Cincinnati pour y donner une conférence. Un homme perdu, mal à l’aise dans sa propre vie, seul, désaxé et sans repères et qui va rencontrer Lisa, une jeune admiratrice qui a bien du mal à comprendre que son idole la regarde, elle que personne n’a jamais regardée. De la même façon, Anomalisa, en plus d’une scène d’amour physique maladroite et touchante de vulnérabilité, a encore cette magnifique idée de signifier le fait que Michael se sent étranger au monde en donnant à tous les autres personnages, exceptée Lisa, la même voix masculine et monocorde.

Mais c’est aussi ensuite, par l’écriture même de Kaufman qu’Anomalisa parvient à déjouer l’opposition binaire entre animation et prises de vue réelles, la première menant à la création d’un monde « magique » où tout – et donc rien – ne peut arriver, les secondes incarnant la seule authenticité possible. Comme dans d’autres cas, que l’on songe à Mary and Max d’Adam Elliot ou 9,99$ de Tatia Rosenthal, les marionnettes deviennent alors un miroir dans lequel, les humains peuvent s’observer avec leurs tares, leurs faiblesses, leurs tristesses, leurs sentiments intenses de déconnexion, leurs vulnérabilités, leurs amours déçus ou maladroits. Rien de bien joyeux, bien sûr, ne serait-ce l’humour si particulier avec lequel Kaufman parvient à observer tout cela. Un humour se nourrissant à la fois au cynisme un rien méchant d’un Larry David et marqué par une empathie naturelle à l’égard des marginaux, des êtres différents et mal dans leur peau. Empathie naturelle dont, force est de le constater, le cinéaste-scénariste a toujours su en faire preuve à des degrés variables. Du marionnettiste (!) sans emploi dans Being John Malkovich (son premier scénario) au couple amnésique d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind, en passant par lui-même en scénariste incapable de trouver l’inspiration dans Adaptation ou par le metteur en scène de théâtre se perdant entre réalité et fiction dans Synecdoche New York, tous les personnages mésadaptés inventés par Kaufman ont en effet servi de moteurs comiques aux récits, mais sans jamais tomber dans la moquerie ou le ridicule.. La différence avec Anomalisa, étrangement, est que cette fois, en s’éloignant d’acteurs en chair et en os, le cinéaste semble adopter un ton moins axé sur une recherche du bizarre à tout prix, sur l’exploitation de la différence comme caractéristique identitaire ou sur une surdétermination de la crise existentielle comme pivot narratif, mais davantage sur la dimension universelle des émotions suscitées chez et par ces figurines. Et tout se passe alors comme si, pour la première fois, la douceur réussissait à l’emporter de quelques centimètres sur l’amertume.

Un cœur, une âme, un regard comme fenêtre sur leurs – et nos – âmes… Oui, vraiment, ces marionnettes ont tout d’une anomalie. La plus belle et la plus sincère qui soit.

 

La bande-annonce d’Anomalisa


23 janvier 2016