Critiques

Antigone

Sophie Deraspe

par Cédric Laval

Sur le papier, l’entreprise pouvait sembler téméraire : transposer, dans la réalité québécoise contemporaine, le mythe d’Antigone, maintes fois incarné sous des formes artistiques diverses. À l’écran, cette adaptation débute presque à la façon d’un film à la Kechiche : une famille d’origine kabyle, réunie autour de la table du repas, s’emporte dans des éclats de voix qui se concluent le plus souvent en éclats de rire. L’ancrage réaliste de cette scène, tant au niveau de la prise de son que des cadrages, contraste avec la toute première image du film où une adolescente, face caméra, défie du regard un interlocuteur anonyme (le spectateur ?) dans un geste de mise en scène ostentatoire. Un autre effet de contraste s’instaure lorsque les personnages, fortement caractérisés par leur culture d’origine, révèlent leurs improbables prénoms : Antigone et Ismène, Polynice et Étéocle… Le film n’aura de cesse d’avancer sur cette ligne d’équilibre fragile entre l’artifice et l’effet de réel, entre le mythe et le commentaire social.

Car le mythe est bien lisible derrière la fictionnalisation du réel, même s’il subit au passage de nécessaires inflexions. Ismène et Antigone sont deux sœurs que tout oppose : l’une est coiffeuse et rêve d’un bonheur simple, domestique ; l’autre poursuit de brillantes études et est éprise d’absolu. Toutes deux chérissent leurs frères, Étéocle et Polynice, dont elles ignorent les activités illicites dans les gangs de rues. Au cours d’une intervention policière qui tourne mal, Étéocle est mortellement blessé pendant que Polynice est arrêté. Dès lors, Antigone n’aura de cesse de mener un combat acharné pour arracher Polynice des griffes d’une justice perçue comme inique : à la loi des hommes, elle oppose celle du cœur, qui lui dicte de prendre la place de son frère au cours d’une improbable scène d’évasion. Arrêtée, puis incarcérée dans l’attente de son jugement, elle est soutenue par son amoureux Hémon, le fils d’un politicien local, qui hésite à intervenir dans une affaire dont la médiatisation l’inquiète.

L’intelligence de l’adaptation de Sophie Deraspe consiste à avoir su capter quelque chose de l’essence du mythe. Plus proche de la résistante héroïne d’Anouilh que de l’intégriste religieuse imaginée par Sophocle, son Antigone questionne les institutions et les valeurs matérialistes des hommes avec une ferveur entière, qui interpelle autant qu’elle agace, à l’image de ces adolescents qui transforment le tribunal en salle de classe par leur comportement indiscipliné. Sous l’influence d’Antigone, Hémon en vient à confronter son père, auquel il reproche la tiédeur de ses engagements. Pas de place pour la nuance chez ces adolescents qui font l’amour comme si c’était pour la dernière fois, qui mettent les liens familiaux au-dessus de ceux de la cité, qui adorent ou condamnent sur la foi de ce que leur dictent leurs émotions, moins louvoyantes que la raison. Formellement, le film met en scène cette tension entre la flamme adolescente et l’académisme des adultes à l’occasion de quelques séquences propres à briser le régime traditionnel des autres images : les textos et surimpressions graphiques envahissent l’écran, le montage devient saccadé et se rapproche d’une esthétique du clip susceptible d’agacer le sens critique de certains spectateurs.

Il reste que cet agacement produit par le film est en parfaite conformité avec son héroïne, avec les sentiments mixtes qu’elle suscite. Si la joliesse d’Antigone entre parfois en contradiction avec l’âpreté du personnage (ah ! ces grands yeux bleus qui « matchent » parfaitement avec la couleur de son chandail lorsqu’elle est en centre de détention !), la direction d’acteurs de Sophie Deraspe tire de ses interprètes adolescents de belles notes, sincères et touchantes. Le film s’égare à l’occasion dans de trop nombreuses pistes thématiques (le fonctionnement de la justice et des centres de détention, l’impact des réseaux sociaux, l’intégration des réfugiés dans la société québécoise, les bavures policières…), forcément esquissées davantage que creusées, mais elles ont toutes le mérite de se resserrer autour du point focal dont irradie le film : le mythe qui lui donne son titre. Que les défauts du film participent aussi de sa cohérence formelle autant que scénaristique suffisent à faire de cette énième transposition une réussite aussi inattendue qu’attachante.

Québec 2019 / Ré. scé, ph. Sophie Deraspe / Mont. Geoffrey Boulangé, Sophie Deraspe / Son Frédéric Cloutier / Mus. Jad Orphée Chami, Jean Massicotte / Int. Nahéma Ricci-Sahabi, Nour Belkhiria, Rachida Oussaada, Hakim Brahimi, Rawad El-Zein, Antoine Desrochers, Paul Doucet, Jean-Sébastien Courchesne, Benoit Gouin / 109 minutes / Dist. Maison 4 :3


7 novembre 2019
Partagez...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter