Critiques

Après la tempête

Hirokazu Kore-eda

par André Roy

On dit toujours qu’un écrivain écrit le même livre. On pourrait affirmer la même chose en voyant le nouvel opus de Hirokasu Kore-eda, Après la tempête. Sauf pour le grossier Hana et le raté Air Doll, le onzième film du plus sensible des cinéastes japonais pénètre encore au cœur de la cellule familiale pour y brasser les passions et les peines, l’enfance et la mort, la quotidienneté du monde moderne et le rappel des traditions. Depuis 1998, soit depuis Maborosi, Kore-eda a toujours suivi la même ligne de force narrative et esthétique : la famille – qui en japonais signifie maison – où se réunissent un jour ses membres qui font bien malgré eux le point, entre un passé mythologisé (par l’évocation de la figure du père et parfois du grand-père, morts) et un présent traversé de ruptures et de fractures (généralement provoqué par le fils, le plus souvent indigne). Pour ce faire, il suit une linéarité qui s’étend sur vingt-quatre heures dans une succession de faits à première vue banals, mais qui dévoilera fêlures et effondrements. Still Walking (2008) a fixé pour ainsi les règles pérennes de ce déroulement narratif et accentué une épure formelle, favorisant une calme intensité qui s’est éloignée peu à peu de la morbidité des premiers films (Distance de 2001 et Nobody Knows de 2004). Il y a dorénavant chez Kore-eda attention douce, bienveillance partagée devant les drames qui pourraient tourner en vengeances ou pugilats. Rien de violent pourtant dans ses fictions, ou c’est alors une violence rentrée, comme les plus récents Tel père, tel fils (2013) et Notre petite sœur (2015) le confirment : avec une dextérité admirable, Kore-eda navigue entre le mélodrame et la catharsis, mais évite leurs pièges pour nous offrir un autre film loin de tout pathétisme.

Après la tempête pourrait être la suite de Still Walking. On y retrouve le personnage Ryôta (interprété par le même acteur, Hiroshi Abe), mais cette fois en romancier sans succès et en détective privé. Il est divorcé de Kyoko, voit peu son fils Shingô, s’adonne comme son père (décédé récemment) au jeu où il perd tout son argent et se rend à l’appartement de sa mère pour tenter de se renflouer. C’est le portrait d’un perdant que trace subtilement le réalisateur au fur et à mesure du déroulement de l’intrigue, ajoutant un fait à un autre, faits qui s’imbriquent harmonieusement et se complètent : Kyôta fait surveiller sa femme par son fils, ne respecte pas l’alternance des visites de Singô, son patron n’est pas satisfait de son travail, il découvre que son père avait des dettes de jeu (il a vendu sa collection de timbres), refuse l’offre d’écrire un manga (qui pourrait lui rapporter de l’argent), etc. Comme à son habitude, le cinéaste explore ainsi les liens familiaux sur plusieurs générations, avec en particulier Yoshiko, mère, grand-mère et veuve (interprétée par la célèbre actrice Kirin Kiki), le personnage le plus attachant du film, vive, libre, capable comme un enfant d’inventer des histoires (elle voit son fils comme un papillon, autre référence à Still Walking où, un soir, un papillon s’introduisait dans la maison et se posait sur la photo du fils défunt que la mère identifie aussitôt comme sa réincarnation).

L’appartement, si paisible, protégé de la violence du typhon, est le lieu des confrontations, qui ne culminent ni dans les cris ni dans les insultes, comme un mauvais cinéaste le ferait, mais sont observées avec distance et presque impassibilité par Kore-eda. La vérité ne surgit pas de l’acting-out, mais, lentement, de dialogues prosaïques et de silences subits qui sertissent, entre la délicatesse du jeu et l’austérité de la mise en scène, l’anxiété de chacun. Ce qui a pour effet de ne pas amplifier les tensions entre les membres de la famille, mais de ne pas non plus les étouffer, le cinéaste effaçant toute cruauté et toute haine entre eux par une compassion sans sentimentalité dans l’observation, des bouffées de mélancolie et des petites doses de traits d’humour. Le détachement de Kore-eda exorcise les conflits, leur enlève toute teneur négative, car la place est laissée à cette chose mutique qui est le deuil (de la mort du père, des échecs de Ryôka tant dans son travail de romancier que dans sa position de fils, de père et de mari), et constitue le fond de scène de tout le récit. Le cinéaste ne sauve pas Ryôta, pas plus qu’il ne pose pas un regard accusateur sur cet homme déchu : c’est tout simplement un homme faillible, un homme ordinaire. Malgré la dureté des sentiments exposés et une fin implacable (Ryôta est littéralement abandonné à lui-même dans la rue, il n’y a pas eu de véritable réconciliation, la tempête n’a rien lavé), le film dégage une grande sérénité, qui relève d’une conception sans mièvrerie et sans idéalisme de l’amour des gens, à la manière de Mikio Naruse et Yasujirō Ozu, auxquels l’art de Hirokazu Kore-eda fait penser.

 


3 mai 2017