Critiques

Atlantique

Mati Diop

par Charlotte Selb

L’océan était à peine présent à l’image dans Atlantiques (2009), le premier court métrage de Mati Diop, mais il était au cœur de l’imaginaire du film. Des jeunes hommes sénégalais racontaient de nuit, autour d’un feu, leurs dangereuses tentatives pour rejoindre l’Europe en pirogue. Tourné en mini DV et inspiré d’expériences réelles, le docufiction transmettait un mélange d’immédiateté et de mystère que l’on retrouve tout au long de la jeune mais déjà très mature œuvre de la cinéaste franco-sénégalaise. Dix ans plus tard, le drame des vies africaines englouties par la mer dans l’espoir d’un passage en Europe a pris des proportions terrifiantes, mais le premier long métrage de Diop se situe aux antipodes de la médiatisation sensationnaliste actuelle. Conçu d’ailleurs comme se déroulant dans les années 2000, Atlantique – au singulier cette fois, évoquant moins les mythologies plurielles liées à l’océan qu’une fable contemporaine – revient au thème de la jeunesse dakaroise désenchantée, tout en s’attachant davantage aux femmes endeuillées restées sur le continent. Les plans de l’océan, hypnotiques, redoutables, éblouissants, rythment le récit de manière lancinante, les vagues envahissant à présent tout l’écran. Promesse de vie et de mort, l’eau est l’un des éléments visuels et symboliques essentiels d’un film où les textures et les lumières composent une atmosphère à la fois sensuelle, étrange et mélancolique.

Sensuelle, car Atlantique est avant tout une grande histoire d’amour. Ada (Mame Binta Sane) est promise au riche homme d’affaires Omar (Babacar Sylla), mais elle aime Souleiman (Ibrahima Traoré), un jeune ouvrier travaillant sur le chantier d’une tour futuriste nommée Atlantique. Ne recevant plus de salaire depuis des mois, Souleiman et ses compagnons décident de tenter la traversée vers l’Europe, mais le garçon n’a pas l’occasion de prévenir Ada, et l’embarcation des jeunes hommes est rapidement retrouvée sans ses passagers. Le cœur brisé, Ada se voit contrainte d’épouser Omar, mais le soir des noces, un mystérieux incendie embrase le lit des mariés. Des témoins affirment avoir vu Souleiman, et l’inspecteur Issa (Amadou Mbow) s’empare de l’enquête. Il est cependant bientôt victime d’une étrange maladie qui possède également les jeunes filles du quartier.

S’annonçant comme un drame naturaliste, Atlantique bascule tranquillement dans un fantastique qui s’inspire autant de la tradition gothique du fantôme que de la légende islamique du djinn. Les femmes possédées par l’esprit des hommes morts en mer et demandant réparation offrent une image remarquablement troublante du deuil terrible vécu par les familles des disparus. Le feu, élément de vengeance et de renaissance – les djinns sont des créatures nées d’un feu sans fumée – sert de contrepoint à l’eau dans un jeu de miroirs entre les morts et les vivants, l’ici et l’ailleurs, la mémoire et l’espoir (le titre original du film était d’ailleurs Fire Next Time, clin d’œil au livre de James Baldwin que Diop considère comme l’un des plus grands écrivains américains et dont elle admire notamment les écrits sur l’exil). Fille du musicien de jazz Wasis Diop, la cinéaste est particulièrement sensible aux ambiances sonores, et la musique envoûtante de Fatima Al Qadiri joue un rôle central dans l’introduction d’une dimension surnaturelle au récit. La direction photo de Claire Mathon (qui signait également cette année l’image de Portrait de la jeune fille en feu, l’autre film de la compétition cannoise à afficher une équipe majoritairement féminine) alterne la lumière aveuglante du jour et les ombres et teintes bleutées des nuits hantées par les revenants.

Mati Diop a commencé sa carrière comme actrice dans 35 rhums de Claire Denis, souvent citée comme sa marraine cinématographique, et son expérience devant la caméra lui assure une grande maîtrise de la direction d’acteurs. Recrutés principalement en « casting sauvage », ses acteurs – pour la plupart non-professionnels – offrent un jeu tout en naturel et en retenue. On retiendra en particulier les magnifiques personnages féminins nuancés qui, de la plus religieuse à la plus libérée, bâtissent par leur amitié et leur entraide les fondations de la nouvelle génération de femmes africaines, forte, résiliente et combative. Premier film réalisé par une femme noire à être sélectionné dans la très conservatrice compétition cannoise (et bien entendu, par extension, le premier à en remporter le Grand Prix), le sombre poème romantique de Mati Diop ouvre la voie aux réalisatrices africaines et afro-descendantes dont les récits, les rêves et l’imaginaire enrichissent profondément – et indispensablement – le paysage cinématographique contemporain.

France, Sénégal, Belgique 2019 / Ré. Mati Diop / Scé. Mati Diop, Olivier Demangel / Ph. Claire Mathon / Mont. Aël Dallier Vega / Mus. Fatima Al Qadiri / Int. Mama Sané, Amadou Mbow, Ibrahima Traore, Nicole Sougou, Amina Kane, Mariama Gassama, Coumba Dieng, Ibrahima Mbaye / 105 minutes / Dist. Netflix


       

       


29 novembre 2019
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