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Critiques

AU-DELÀ DES HAUTES VALLÉES

Maude Plante-Husaruk et Maxime Lacoste-Lebuis

par Robert Daudelin

En juin de chaque année, quand le printemps s’est enfin installé aux pieds de l’Himalaya, les habitants de quelques villages perdus quittent leurs maisons pour se rendre au-delà des hautes vallées, à plus de 4 000 mètres d’altitude, cueillir un mystérieux champignon supposément aphrodisiaque et immédiatement revendu à prix d’or à des marchands chinois.

Grands voyageurs devant l’Éternel et curieux de tout ce qui relève de l’activité humaine, Maude Plante-Husaruk et Maxime Lacoste-Lebuis ont décidé d’accompagner ces villageois népalais dans leur périple annuel à la recherche de ce saint Graal qui, l’espèrent-ils, va leur permettre de mieux vivre, d’envoyer leurs enfants à l’école, par exemple.

Il faut plus ou moins trois jours de marche à bon pas pour atteindre les flancs de montagne où se cachent les précieux champignons, trois journées exténuantes et dangereuses : voyageurs et voyageuses, quel que soit leur âge, sont chargés lourdement, comme les ânes qui les accompagnent à travers les sentiers étroits qui longent la falaise jusqu’aux plateaux encore enneigés. Rendus sur place, les vaillants explorateurs installent leurs tentes, recréant en quelque sorte un village de montagne, avec épicerie, cantine, génératrice pour recharger les téléphones portables, même un cinéma!

Au-delà des hautes vallées nous propose de partager cette aventure peu commune (et dans un paysage peu commun) avec les villageois, de la préparation de l’expédition au village jusqu’à la « chasse » au champignon. Pour ce faire, les cinéastes s’intègrent avec une totale discrétion à la petite société des villageois, partageant leur équipée, avec sa fatigue et ses risques. Mais ce voyage devient aussi celui de Lalita, jeune mère de 22 ans, qui se lie d’amitié avec les cinéastes et confie à leur micro ses rêves et ses angoisses. Conséquemment, c’est un double voyage que le film décrit avec une égale minutie : celui des chercheurs de champignons, totalement mobilisés par la nécessité de justifier cette entreprise téméraire, et  celui d’une jeune femme qui profite de l’occasion pour faire le point sur sa vie.

Cette dimension intimiste permet au film d’échapper à toute tentation d’exotisme, tentation bien réelle au vu de la beauté foudroyante des vallées de l’Himalaya. Le film centre son attention sur les villageois, les villageoises surtout qui, en plus de participer à la cueillette, doivent préparer les repas et, plus généralement, veiller au bien être de la communauté.

Totalement fondus dans le groupe, les cinéastes, bien présents par la pertinence de leur regard,  ne proposent jamais un point de vue extérieur sur l’activité des villageois : jamais on ne sent la présence intimidante de la caméra, et le film s’impose avec les qualités du grand cinéma ethnographique dans lequel le respect est toujours fondamental.  La caméra n’est pas pour autant absente : portée à l’épaule par Plante-Husaruk, elle suit une paysanne dans le dédale de sa maison où les femmes battent le blé,  pour nous faire découvrir l’architecture du village. De même en est-il de ces plans des sabots des ânes grimpant la montagne qui nous disent les risques de l’entreprise. Même la complicité avec Lalita, pourtant bien réelle, ne fait l’objet d’aucune ostentation ; jamais la voix des cinéastes n’intervient : c’est directement à nous que la jeune femme se confie.

Fruit d’un travail d’équipe exceptionnel – Plante-Husaruk à la caméra (et plus tard au montage), Lacoste-Lebuis au son –, Au-delà des hautes vallées est une véritable célébration de l’équipe réduite qui, seule, peut permettre une insertion aussi réelle, et aussi convaincante, dans la vie quotidienne d’une communauté. De l’intimité de Lalita, les cinéastes peuvent passer harmonieusement au travail des chercheurs de champignons sans qu’il y ait aucune rupture : c’est la vie qui reprend ses droits et la caméra est là, discrètement, pour en témoigner.

Au-delà des hautes vallées, avec les outils du jour, est en quelque sorte – et c’est un compliment! – un documentaire « classique », répondant aux principes éthiques mis de l’avant par  Joris Ivens et les autres grands maîtres du genre : aller voir, s’imprégner, et rapporter les images susceptibles de faire connaître et de bouleverser.   


14 décembre 2022