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Critiques

AVATAR: FIRE AND ASH

James Cameron

par Bruno Dequen

Comme de nombreux cinéphiles ayant grandi dans les années 1980-90, j’éprouve un attachement particulier et totalement assumé à James Cameron. Ses films d’action ont marqué mon jeune imaginaire, et son ambition gigantesque, qu’il consacre à repousser sans cesse les limites technologiques du cinéma au profit de ses visions spectaculaires, parvient systématiquement à fissurer ma carapace critique. Que voulez-vous, devant un film de Cameron, je ne peux m’empêcher de redevenir un jeune garçon impressionné par la démesure du spectacle proposé. Encore aujourd’hui, lorsque je regarde Ripley (Sigourney Weaver) s’armer jusqu’au cou à la fin d’Aliens (1986) pour retourner dans la fournaise affronter la méchante reine et sauver Newt (Carrie Henn) alors qu’un compte à rebours d’explosion nucléaire est sur le point d’expirer et que des éclairs jaillissent de partout, j’ai la chair de poule, je pousse des cris de jubilation intérieurs et j’ai envie de crier CINÉMA !

Rassurez-vous, je ne vis pas dans un complet déni pour autant. Comme nombre d’entre vous, je suis conscient que la démarche autoproclamée visionnaire de Cameron est bourrée de clichés, de paradoxes et de choix discutables qui n’ont jamais été aussi visibles que dans sa saga Avatar (2009 – ?). Je sais bien, par exemple, que le bon vieux James nous propose une fable écologique et anticoloniale caricaturale qui nécessite une puissance technologique et énergivore inégalée pour créer un environnement totalement numérique, ridiculement manichéen et détaché du réel. Et ne parlons pas de son amour pour des environnements fluo nouvel âge tellement quétaines qu’ils doivent rendre mal à l’aise les directeurs artistiques du Cirque du Soleil eux-mêmes. Tout en sachant tout cela, je demeure pourtant sans défense devant le spectacle cameronien. Même dans l’interminable The Way of the Water (2022), son plaisir manifeste à faire batifoler ses personnages dans l’eau numérique est contagieux, et il a suffi que Neytiri (Zoe Saldaña) reprenne son arc afin de laisser enfin libre cours à sa colère de mère pour que mon moi extatique de 12 ans resurgisse aussitôt. Si je vous confesse ainsi mon talon d’Achille cinéphile, c’est pour souligner à regret qu’Avatar: Fire and Ash est, sinon le pire, du moins le plus inutile des films du roi d’Hollywood. Eh oui, j’inclus Piranha 2 (1981) dans cette liste puisque ce film, outre le fait d’avoir permis à Cameron de commencer sa carrière de réalisateur, avait au moins le mérite d’introduire… des piranhas volants !

Si Fire and Ash déçoit à ce point, c’est qu’il représente possiblement le premier film de Cameron à ne pas remplir les attentes que le cinéaste suscite de nos jours. On pourrait bien s’attarder sur la piètre qualité des dialogues ou la nature répétitive d’un récit éternellement structuré autour d’une alternance émerveillement/danger qui se conclut inévitablement par une bataille. Mais soyons lucides, de demander des dialogues subtils et de l’originalité narrative à Cameron, c’est aussi injuste que d’attendre du prochain Albert Serra qu’il soit le meilleur film d’action de la décennie. De toute façon, qui se soucie sincèrement du mélodrame familial et politique de la famille de Jake (Sam Worthington) et Neytiri, le couple royal de Pandora ? Un abonnement gratuit à la revue pour quiconque est capable de se souvenir du nom – voire de l’existence – de leur fils tué dans le volet précédent. Malgré la passion inflexible qu’il met dans cette saga depuis plus de 20 ans (!), Cameron n’est pas parvenu à concevoir un univers qui passionne le public. Les Na’vis ne seront jamais les nouveaux Jedis… ni même les nouveaux Terminators. Ces films continuent d’attirer les foules, certes, mais sur la pure promesse du spectacle. Et c’est précisément sur ce point que Fire and Ash s’écroule.

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Techniquement, il n’y a évidemment rien à redire. Les images numériques sont plus précises et détaillées que jamais, et Cameron fait toujours preuve d’une maîtrise de l’espace et du cadre qui le place bien au-dessus de la plupart des tâcherons hollywoodiens. Par contre, deux des principales qualités du cinéaste sont étrangement absentes du film. La première est son sens de la dramaturgie. On l’a dit, Cameron n’a jamais été le plus original des scénaristes. Mais il a toujours su compenser cela par un indéniable souci d’efficacité narrative. S’il aime repousser les limites technologiques, Cameron est un pur classiciste de série B dans l’âme, dans la lignée de son mentor John Carpenter pour lequel il faisait des matte paintings à ses débuts. Chez Cameron, les personnages sont des archétypes, les enjeux sont clairs, la structure est limpide, et l’intensité dramatique justement dosée selon ces paramètres. Dans Fire and Ash, les personnages sont trop nombreux, la structure se perd en d’innombrables va-et-vient et le nœud dramatique est sans intérêt. Trop absorbé par son petit univers, Cameron ne veut plus couper, accumule les apparitions éclair et insignifiantes de personnages secondaires et finit par ne pas s’apercevoir qu’il fait reposer le cœur de son récit sur son personnage le plus insupportable :  Spider (Jack Champion), le Mowgli affublé de dreadlocks. Demander à ce personnage/interprète d’étendre sa palette dramatique, c’est comme engager le plus insignifiant des figurants de Jackass pour interpréter Hamlet. Aucune œuvre à prétention épique ne peut se remettre d’une telle décision. Évidemment, l’ironie ultime dans ce cas demeure le fait qu’il s’agit du seul rôle d’importance joué par un visage humain.

Au-delà du cas Spider, l’univers visuel de Fire and Ash souffre d’une impression de déjà-vu à tous niveaux qui est également inhabituelle chez Cameron. Même avec la meilleure volonté du monde, c’est une chose de finir par accepter le fait que tous les films de la saga s’appuient sur le même arc narratif (lui-même usé), mais il faut au moins que cette boucle sans fin s’articule dans de nouveaux espaces. Dans le film précédent, l’océan avait suffi à remplir ce mandat. En déplaçant sa mise en scène dans un autre environnement que la jungle montagneuse, Cameron pouvait ainsi repenser les possibilités chorégraphiques de son spectacle son et lumière. C’est tout ce qu’on attend d’un nouvel Avatar ! Mais aucune chance d’y parvenir dans les décors déjà usés de Fire and Ash. Pour la première fois de sa carrière, on peut légitimement se demander pourquoi le cinéaste a tenu à faire ce film… de plus de trois heures. Une question d’autant plus surprenante que Cameron, qui a déjà consacré 20 ans de sa vie pour concevoir cette saga (qui doit normalement comporter deux autres volets), a toujours affirmé que son récit était plus ambitieux qu’on le pensait. S’est-il lui-même pris au piège de Pandora ? En tout cas, Fire and Ash évoque davantage l’essoufflement qu’un élargissement des possibles. En entrevue, Cameron parle déjà du fait qu’il aimerait ne plus se consacrer exclusivement à Avatar dans les années à venir. James, écoute ton cœur et reviens sur Terre. On aura (ré)oublié les Na’vis dans un mois, de toute façon.


19 Décembre 2025