BAISE-EN-VILLE
Martin Jauvat
par Flo Guillot
C’est l’histoire de Corentin Perrier, que tout le monde appelle Sprite même s’il n’aime pas les bulles, parce que ça pique. Ce jeune francilien désœuvré habite encore chez ses parents à l’âge canonique de 25 ans et son présent objectif est de passer son permis de conduire pour se sortir de la galère. Pour tromper l’ennui du chômage, il ne peut même plus compter sur les bienfaits du cannabis puisqu’il vient justement d’arrêter de fumer. Du moins, c’est ce qu’il raconte à sa mère. Ce morne quotidien est celui de beaucoup de jeunes gens de banlieue parisienne, qui ne savent pas trop quoi faire pour s’occuper. C’est précisément de cette galère que le réalisateur et acteur Martin Jauvat fait l’éloge dans chacun de ses films depuis le désopilant court métrage Les vacances à Chelles (2019).
Chelles est une ville ordinaire de Seine-et-Marne dont la principale artère commerçante est constellée d’agences d’assurance, de fleuristes et d’opticiens. Même si la municipalité résiste encore, année après année, à sa classification en ville-dortoir, on s’y ennuie fermement. C’est dans ce décor quasi liminal, entre grands espaces vides et vieilles demeures bourgeoises, que débute le périple de Corentin. Pour passer son permis, il va avoir besoin d’argent. Mais pour gagner des sous dans la France à Macron, il faut un travail. Et pour décrocher un emploi dans cette triste enclave périurbaine, il faut avoir le permis. C’est tout le paradoxe de l’entrée dans ce qu’on appelle la vie active en banlieue parisienne.
Cet enjeu de mobilité est au cœur de l’œuvre du réalisateur depuis ses débuts. Déjà, dans Grand Paris (2022), il tenait à montrer ce que le cinéma français occulte souvent bien volontiers : les gens qui prennent les transports en commun pour aller bosser. On se souvient certes de l’apparition fugace de la ligne de RER E dans Les misérables (2019) de Ladj Ly, mais ce genre de séquence se compte sur les doigts de la main. Au diapason de la politique très droitière de la présidente de région, Valérie Pécresse, qui a considérablement durci les modalités d’accès à la capitale pour les jeunes de banlieue, le cinéma français semble aveugle au problème. Pire encore, nos cinéastes s’embourgeoisent et préfèrent montrer le métro intra-muros ou la voiture de province. Quid du train de banlieue, du bus de nuit ou des longues marches sous la pluie au bord de la route départementale ? C’est précisément ces heures de vie perdues que s’attache à montrer Martin Jauvat dans le très drôle Baise-en-ville.

N’ayez crainte : Corentin a un plan pour gagner de l’argent et passer son permis. Grâce à son beau-frère Walid, interprété par un William Lebghil d’une nonchalance hilarante, il trouve un petit boulot chez Allo Nettoyo, une start-up locale spécialisée dans le ménage nocturne après les fêtes et les soirées. Avec son patron Ricco (Sébastien Chassagne), il nettoie les luxueuses villas de la bourgeoisie de la grande couronne après minuit. Problème : Corentin n’a pas de voiture et la Seine-et-Marne est vaste. Pour rallier Lognes, Trilbardou et Marne-la-Vallée depuis Chelles, il va falloir prendre le bus, puis le train, puis marcher longuement seul la nuit. On voit du pays et on découvre le département à mesure que le film progresse, à la manière de Takeshi Kitano dans L’été de Kikujiro (1999). Corentin erre comme un fantôme dans Chelles, aux abords du chantier de la ligne 16 du métro, véritable capsule temporelle des années 2020. Solution pour dormir plus de quatre heures par nuit : le baise-en-ville.
Mais c’est quoi, un baise-en-ville, au juste ? C’est une sacoche bien pratique qu’on porte en bandoulière et qui contient tout le nécessaire pour les personnes adeptes des rencontres d’un soir. Ce terme extrêmement désuet, qu’on n’emploie plus depuis des décennies, demeure très rigolo et résume bien l’humour du film : entre dialogues ciselés, expressions surannées et argot de millenial français. Sur les conseils de sa monitrice d’auto-école (Emmanuelle Bercot), Corentin s’inscrit donc sur un site de rencontres. Il s’agit d’une idée brillante en apparence : plutôt que de transiter la nuit vers son lieu de travail, il va trouver une conquête en journée et passer la soirée chez elle avant d’aller bosser avec Ricco quelques rues plus loin. C’est d’autant plus pratique que ça lui évitera en théorie de passer la nuit dans les transports et d’arriver complètement crevé à sa leçon de conduite du lendemain matin.
Bien évidemment, tout ne se passera pas comme prévu et ses pérégrinations seront ponctuées de gags et de rencontres avec des personnages hauts en couleur. Au-delà de son propos social, Baise-en-ville est également une formidable comédie sur l’exceptionnalité d’un territoire périurbain et la futilité du monde moderne. Avec ses images très saturées, sa surexposition constante, ses costumes chatoyants et ses néons criards, Martin Jauvat colore Chelles de mille lumières et signe une belle lettre d’amour à sa ville de cœur. Il incarne le Wes Anderson des plébéien·ne·s, qui se moque gentiment des gens de droite et de la police. Plus que jamais : la banlieue, c’est très rose, la banlieue, c’est tout sauf morose. Ajoutez à cela la petite musique planante de Pierre Leroux qui épouse à merveille le look stoner du film et vous obtiendrez l’une des meilleures comédies françaises douces-amères de ces dernières années.
Baise-en-ville est tout sauf un heureux accident. Ce film est le fruit d’une collaboration de longue date entre le metteur en scène et plusieurs collaborateur·rice·s de talent, du producteur Emmanuel Chaumet d’Ecce Films à l’actrice Anaïde Rozam en passant par le chef opérateur Vincent Peugnet. Ce nouveau chapitre d’un beau travail d’équipe s’inscrit dans le déroulé logique de ce qu’on peut désormais appeler le Chelles Cinematic Universe. Si l’on peut éventuellement déplorer une intrigue qui se résout un peu trop rapidement, on se consolera toutefois avec le sentiment d’avoir passé un agréable moment auprès de gens qui ont compris malgré leur jeune âge qu’il ne faut pas trop s’en faire. Mieux vaut admirer les étoiles et profiter du quotidien plutôt que de sombrer dans l’anxiété à peine sorti·e de l’école. Comme dirait un célèbre héros de l’animation japonaise : « Pas la peine de paniquer, tout ça c’est du provisoire ! Putain, le ciel, il est d’un bleu ! » Et quel beau bleu, camarades.
25 juin 2026



