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Critiques

Bamako

Abderrahmane Sissako

par Gérard Grugeau

Le nouveau film d’Abderrahmane Sissako repose sur un dispositif à haut risque. À Bamako, dans la cour de l’ancienne maison familiale du réalisateur se déroule un procès fictif. La société civile africaine met en accusation les institutions financières internationales. Tout près de cette arène politique où se déploie la parole d’un continent meurtri, la vie continue à la faveur de récits esquissés sommairement autour de quelques personnages emblématiques. D’entrée de jeu, on reconnaît le cinéma généreux d’Abderrahmane Sissako. Avec sa structure ouverte à l’improvisation, il accueille à tous vents le réel insoumis et une dramaturgie, forte, naît des aléas mêmes du tournage. Le défi était de taille, le propos politique risquant constamment par un excès de didactisme de menacer l’équilibre d’un film à la croisée du documentaire et de la fiction. Et pourtant, Bamako est exemplaire d’intelligence et de sensibilité. Sous nos yeux, un continent digne dénonce la supercherie des politiques du Nord à l’égard des pays du Sud et alerte la planète face aux dérives déshumanisantes de la mondialisation. Ici, le cinéma pense le réel et nous en restitue au passage toute l’insondable beauté.

Un vieil homme veut témoigner à la barre. Les mots doivent sortir. II ne faut pas les garder en soi au risque d’en mourir. Sa déposition est repoussée à plus tard. Elle nous reviendra sous la forme d’un cri irrépressible, comme si le verbe se faisait soudain chair en s’incarnant dans la langue locale. Pas de sous-titres à l’écran et tout passe. Les divers témoignages ont déjà nommé les mots/maux qui affligent l’Afrique et nous ont préparés au déversement abrupt de cette souffrance et de cette colère. La parole est ici catharsis. Face aux technocrates de la Banque mondiale, l’Afrique conspue le capitalisme financier prédateur qui s’empare du monde. Elle dénonce le drame sanglant des flux migratoires et l’acculturation pernicieuse des peuples dépossédés de leur conscience et de leur imaginaire (voir l’émission « Des chiffres et des lettres » dans La vie sur terre). L’Afrique devient ainsi le miroir sinistre d’un monde qui court à sa perte : exploitation effrénée des ressources naturelles et humaines, baisse de l’espérance de vie, privatisation des services publics (santé, éducation, transports), paupérisation accrue, corruption des élites et émiettement du tissu social, démission du politique et effacement des identités par le rapt des images. Partout, en Afrique comme ailleurs, le rouleau compresseur de la mondialisation fait son œuvre. Loin de tout manichéisme réducteur (le western parodique au centre du film renvoie Blancs et Noirs à leurs responsabilités partagées), Bamako sonne l’alarme. Si l’homme continue à se nier et se renier comme il le fait actuellement, nos lendemains à tous seront cruels.

Là où En attendant le bonheur exploitait la métaphore de la lumière comme symbole de la transmission, Bamako trouve son terrain d’épanouissement dans la jonction subtile qui s’établit entre le regard et le son. Des haut-parleurs situés en dehors de la cour servent de relais à la parole florissante du procès. Mais écoute-t-on vraiment ce qui se dit? Les mots ont-ils encore une portée après tant de mensonges ? À force d’être des exclus privés de parole, certains préfèrent filmer les morts, comme ce caméraman qui s’introduit dans la cour subrepticement. La grande force du film est de venir combler ce déficit d’écoute par la circulation du regard qui se construit entre le procès et les réalités sociales qu’exposent les microfictions alentour (désagrégation d’un couple, malade qui agonise, mariage, rêves d’ailleurs). Buissonnière, toujours bienveillante, la caméra d’Abderrahmane Sissako met en place une véritable dialectique entre les espaces et capte ainsi la vie dans sa fragilité absolue, alors que le monde poursuit sa route, insensible et sourd. Dans le creux vertigineux des silences, au-delà des mots, les affects sédimentent jusqu’à la séquence finale qui arrache les larmes. L’homme du couple s’est enlevé la vie. L’homme à la caméra filme l’enterrement. Dans ce silence pesant, habité par notre propre impuissance, c’est toute la douleur du continent africain qui hurle à nos oreilles. Notre regard et le son ne font alors plus qu’un. La tête et le cœur communient dans une même émotion et, pour reprendre les mots d’Aimé Césaire qui clôturent Bamako, c’est comme si nous entendions littéralement « passer demain ». En Afrique, les êtres – et surtout les femmes – sont peut-être « plus optimistes que l’enfer », mais c’est l’idée de « l’homme comme finalité de toute action humaine » que l’humanité tout entière doit désormais porter à bout de bras. À cet égard, gros du « lait de la tendresse humaine », le cinéma fédérateur d’Abderrahmane Sissako fournit admirablement sa part en réconciliant avec grâce l’intime et le monde.


29 mars 2007