Critiques

BEANS

Tracey Deer

par Bruno Dequen

Beans est le surnom de Tekahentahkhwa, une jeune adolescente mohawk de 12 ans qui perd brutalement son innocence au cours de l’été 1990, ce qui l’incite à réfléchir à la place qu’elle désire occuper au sein d’une société – et d’un pays – gangrenés par les enjeux non résolus de la colonisation et du racisme. Adoptant la forme du récit initiatique, le premier long métrage de fiction de Tracey Deer prend pour toile de fond la tristement célèbre crise d’Oka, immortalisée de façon désastreuse par les médias de l’époque et de façon brillante et percutante par Alanis Obomsawin dans plusieurs documentaires majeurs.

Elle-même documentariste avant un passage par la série de fiction, Deer se distingue d’emblée de son illustre consoeur par sa volonté d’aborder la réalité autochtone à travers un regard moins sociopolitique qu’intimiste, qui se situe entre autobiographie et fiction. En effet, si elle incorpore à son récit quelques extraits des reportages de l’époque et qu’elle puise à même ses propres souvenirs pour restituer de façon glaçante et personnelle certains moments clés de la crise dont l’épisode de la Pluie de pierres à Whiskey Trench, Deer cherche moins à proposer un point de vue singulier et complexe sur les évènements de 1990 qu’à s’inspirer en partie de ses propres expériences pour développer le récit à vocation universelle d’une jeune autochtone qui n’a d’autre choix que de grandir trop vite.

À cet égard, le film s’ouvre et se clôt sur deux scènes symboliques qui visent à résumer le parcours de Beans et le projet du film. Dans la première, accompagnée par sa mère Lily, Beans subit la condescendance d’une directrice d’école privée qui, après avoir fait semblant d’essayer de prononcer correctement son nom à plusieurs reprises, lui demande à brûle-pourpoint ce qu’elle désire faire de sa vie. L’absence d’écoute et d’empathie, sans même parler de la pression injuste qu’implique une telle question, désarçonne la jeune adolescente et déçoit sa mère. La tentative d’intégration au sein d’une institution « canadienne » est-elle vraiment une bonne idée? Le père de Beans n’avait-il pas exprimé ses doutes à ce sujet ? À la fin du film, après avoir subi la violence et l’exacerbation des tensions suscitées par la crise d’Oka, Beans choisit malgré tout d’intégrer cette même école. Mais cette fois-ci, debout devant la classe, elle n’est plus déstabilisée. Avec fierté, elle se présente sous son nom de Tekahentahkhwa. Son regard est doux, mais sa voix reflète une assurance inédite qui suggère qu’elle n’a pas été brisée par les traumatismes vécus au courant de l’été, mais que ceux-ci lui ont permis au contraire d’affirmer son identité et son rapport au monde.

Ainsi, Beans se veut ouvertement un récit inspirant qui cherche à mettre de l’avant la résilience et la force de caractère d’une jeune adolescente qui parvient à regarder vers un avenir possible malgré la prise de conscience traumatisante du racisme qui prévaut dans son pays. Grâce à une mise en scène qui transforme le temps de le dire des scènes paisibles en champ de bataille, Deer parvient dès le début du film à faire ressentir toute la violence oppressive que l’intrusion des policiers et de l’armée sur le territoire mohawk a pu représenter pour de jeunes enfants. Impossible en effet de rester indifférent devant le cauchemar éveillé qu’a pu constituer une balade en forêt transformée en fuite terrifiante devant l’apparition de groupes armés. Sans même parler du terrible épisode lors duquel des familles en voiture ont été attaquées à grand coups de pierre par des manifestants enragés. Plutôt que de tenter une nouvelle contextualisation objective de la crise d’Oka, Deer privilégie ainsi avec justesse et efficacité les courtes scènes vues du point de vue de Beans, qui est de presque tous les plans. Son désarroi initial qui se métamorphose progressivement en colère de moins en moins contenue est d’ailleurs l’un des éléments les plus mémorables du film. Trente ans après les évènements, Beans demeure habité en partie par une rage qui témoigne des traces laissées par de tels gestes sur de multiples générations.

Cherchant à éviter tout manichéisme, Deer prend également le temps de montrer non seulement les divergences de points de vue au sein de la communauté mohawk à travers les positionnements différents des parents de Beans, mais surtout la violence malsaine d’un groupe de jeunes qui auront une influence néfaste sur la jeune fille. Est-il possible d’éviter de tomber dans un cycle de vengeance et d’oppression de l’autre ? C’est la question primordiale qui sous-tend tout le récit. Or, si la cinéaste excelle à mettre en scène le profond trouble qui agite son héroïne, l’accumulation de scènes un peu trop convenues (avec la « mauvaise gang » en particulier) rend progressivement le film moins personnel et percutant, un sentiment confirmé par un dénouement qui, s’il fonctionne dans l’optique d’un film à message qui se veut positif, s’avère peu convaincant d’un point de vue narratif et psychologique. À l’image de sa protagoniste, on sent ainsi que le film est constamment déchiré entre une volonté de proposer un point de vue original et un désir de rejoindre le plus grand nombre à l’aide de stratégies d’écriture et de mise en scène plus génériques. Vu le rayonnement de Beans, on ne saurait donner tort à Tracey Deer d’avoir adopté une démarche davantage universelle, tout en lui souhaitant de pouvoir affirmer encore davantage son regard pour son prochain film.


24 juillet 2021