Critiques

Behind the Candelabra

Steven Soderbergh

par Helen Faradji

1989. Un timide  jeune homme de 26 ans entend son nom résonner et s’avance, sous le choc, sur la scène du Palais des Festivals. Steven Soderbergh vient de remporter la palme d’or pour son tout premier film, Sex, Lies and Videotape. Le petit monde cinéphile et voit déjà poindre l’œuvre, sulfureuse et diablement maligne. Ému, il s’imagine même avoir trouvé le nouveau cinéaste capable, comme nul autre, de comprendre les liens troubles et profonds, forcément voyeurs, entre l’acte d’enregistrer par le cinéma et la sexualité contemporaine. Mais deux ans plus tard, avec Kafka, le jeune Soderbergh entamera le grand brouillage de pistes que ne cessera d’être sa carrière, variant apparemment les films, les sujets et les esthétiques, avec la vitesse d’un cheval au galop.

2013. Un cinéaste désormais aguerri monte les marches du Palais des Festivals pour présenter son Behind the Candelabra au monde. Il ne tremble plus. Cette fois, il ne gagnera pas de prix, mais une émotion particulière sera là. Soderbergh a en effet annoncé quelques semaines auparavant qu’il renonçait à poursuivre sa carrière au cinéma. Behind the Candelabra, comme le Carlos d’Assayas avant lui, et aujourd’hui disponible en DVD, est d’ailleurs produit par HBO, la chaîne qui n’est pas non plus de la télé. Mais à bien regarder cette romance de 6 ans entre le kitschissime pianiste et son jeune amant dans l’Amérique des années 60-70, il est aussi facile de comprendre que si Soderbergh semble avoir tâté de tous les genres, de tous les styles durant ces années, c’est peut-être bien plus simplement qu’il a réussi l’impensable : inventer son propre genre. Comme il y a le western, le film noir ou la comédie musicale, il y a le film soderberghien dont ce Behind the Candelabra serait l’emblème.

Bien sûr, il y a d’abord cette mise en scène, reconnaissable à la seconde, faite de travellings souples, de mouvements fluides et d’une photo jaune, douce et sensuelle, rappelant celle déployée dans Out of Sight, Traffic ou Side Effects. Que Soderbergh, sous le pseudo Peter Andrews, agisse comme directeur photo de ses propres films n’y est forcément pas étranger (c’est d’ailleurs lui aussi qui les monte, sous le nom Mary Ann Bernard). Et il y a aussi ces acteurs, Matt Damon et Michael Douglas, changeant de corps, de visages et d’émotions aussi vite que les plans s’enchaînent, et évoquant tous ces rôles complexes et que l’on imagine incroyablement gratifiants à jouer pour un acteur, comme ceux que Soderbergh avait déjà pu offrir à Benicio del Toro, Julia Roberts, Terrence Stamp ou Channing Tatum.

Mais c’est bien plus profondément que Behind the Candelabra vient peut-être donner la clé du film soderberghien. Car, sous ses dehors incroyablement papillonnant (ayant même inspiré ce cliché tenace du « un pour moi, un pour eux – les studios », caractérisant grossièrement son cheminement), un fil rouge sous-tendant l’oeuvre du cinéaste semble tout de même se dessiner. Un enjeu de fond marquant aussi bien le Che sa série des Ocean’s, sa Girlfriend Experience, son Informant ! ou, évidemment, son Behind the Candelabra. Une réflexion passionnante, retorse et complexe, sur les affres et les angoisses de la création. Artistique, bien sûr, comme elle pouvait l’être dans ce Kafka, mettant littéralement en images le trouble, l’émoi et la paranoïa de tout geste de mise en abyme. Mais aussi sur celles causées, plus généralement, par la création d’une image : celle du révolutionnaire, qui pense pouvoir changer le monde et qui ne va évidemment pas sans doutes, ni sans délires (celle du Che, d’Erin Brokovich, de The Informant !, de l’astronaute de Solaris…), celle de la femme, foulant aux pieds, malgré ce que l’on attend d’elle, tous les clichés, souvent dans la douleur (Brokovich encore, mais aussi la policière de Out of Sight, la castagneuse de génie dans Haywire ou la « victime » de Side Effects), mais encore celle, publique, que l’on se crée pour se protéger derrière des écrans hypocrites et vaniteux, mégalo et luxueux en attendant que tout cela craque (Magic Mike, The Girlfriend Experience et bien sûr Behind the Candelabra).

L’histoire dira si Soderbergh en a bel et bien fini avec le cinéma. Mais en attendant de voir si ses pulsions le reprennent, reste une évidence : le film soderberghien existe. Même mieux, sous des dehors incroyablement versatiles, il aura été d’une cohérence de fond et de forme rare, peut-être même exceptionnelle. Soderbergh, le vrai grand cinéaste des apparences et de l’image ? Oui, et dans tous les sens du terme.

La bande-annonce de Behind the Candelabra

 


19 septembre 2013