Critiques

Black Swan

Darren Aronofsky

par Helen Faradji

Darren Aronoksy est un cinéaste cruel. Pas un cinéaste de la cruauté comme ont pu l’être, à divers degrés, Bergman, Peckinpah ou Nuri Bilge Ceylan. Non, un véritable cinéaste cruel. Du genre à se repaître de la souffrance qu’il inflige à ses personnages avec une délectation plus que suspecte. Du genre qu’on n’aimerait pas croiser un soir dans une ruelle, la nuit tombée. Comme il y a les sales types, il y a les sales cinéastes.

Bien sûr, Black Swan, sa nouvelle réalisation présentée à Venise et Toronto suivant les entrechats d’une jeune danseuse venant de décrocher le rôle-titre du Lac des Cygnes, ne nous fait pas découvrir son sadisme. Le pauvre paranoïaque dans Pi, le pitoyable junkie de Requiem for a Dream, le loser pathétique dans The Wrestler : tous ses personnages ont, à un moment ou un autre, goûté à la médecine de ce spécialiste de la descente aux enfers aux effets chics et chocs; — on doit aussi trouver des traces de cette méchanceté dans l’œoeil dans The Fountain, mais il faudrait revoir ce monument de kitschouillerie spatiale et la vie est courte. Pourtant, dans tous ces films, quelque chose se débattait. Le regard fou de Sean Gullette, la fébrilité de Jared Leto, le corps massif et apparemment indestructible de Mickey Rourke… Les acteurs entraient en résistance et empêchaient les sombres desseins d’Aronofsky de se réaliser pleinement. De ce choc naissait alors une tension pour le moins intéressante, confinant même dans certains plans de The Wrestler au sublime.

Mais la Vierge résiste moins bien que le Christ. Après avoir donné à son lutteur tous les attributs de Notre Sauveur, Aronofsky s’attaque en effet cette fois à la figure de la vierge. L’innocente colombe, l’oie blanche naïve, mais aussi l’Immaculée Conception, se tenant loin des turpitudes et autres bassesses de l’existence. Nina est de ces filles de 28 ans (28 ans!) qui vivent avec maman dans des chambres aux murs tapissés de papillons, aux étagères encombrées de nounours en peluche rose. Nina a peur de tout, veut être parfaite et ne peut empêcher ses grands yeux de biche de se gonfler de larmes à la première occasion. Nina est une imbécile pas heureuse dont personne ne veut le bien. Ni sa mère, sorte de version ultra-liftée de ce qu’on imagine avoir du être la maman de Norman Bates, ni son amie danseuse qui ne rêve que de lui piquer son rôle de cygne (c’est Mean Girls à l’opéra), ni son chorégraphe qui veut lui faire goûter du stupre comme tout bon Pygmalion, ni elle-même qui se dédouble pour se titiller le côté vénéneux (Aronofksy vient de découvrir le thème du double et n’en rate aucun cliché). Et là, pas de contrepoids. Pas de sursaut de fierté. Pas de transcendance. Natalie Portman subit les coups en se rapetissant encore un peu davantage de minute en minute, chaque scène semblant uniquement s’arrimer à la précédente pour la voir souffrir encore un peu plus.

Et d’un coup, devant un tel étalage de vacheries, reviennent aussi en mémoire le corps meurtri d’Ellen Burstyn, le visage d’ange ravagé de Jennifer Connelly ou la mise à nu presque obscène de Marisa Tomei. Soudain, devant le regard de Portman embué, devant ses lèvres tremblantes et ses épaules trop maigres, devant aussi cette scène de lesbianisme ridicule et gratuite, surgissent tous ces corps de femmes maltraités par Aronofksy avec complaisance, ne cachant qu’à peine ses fantasmes juvéniles de perversion des innocentes. Son Black Swan a beau se pavaner dans ses habits ultra-séduisants (montage, effets, musique, caméra nerveuse : ils le sont, aucun doute là-dessus), il n’en révèle pas moins le pire. Darren Aronofsky n’est pas qu’un cinéaste cruel au paysage mental fort peu fréquentable. Il est aussi un homme d’une misogynie d’un autre temps à qui on ne pardonnera plus.


9 décembre 2010