Critiques

Blue Jasmine

Woody Allen

par Eric Fourlanty

Mine de rien, Woody Allen cache bien son jeu. « Pour vivre heureux, vivons cachés », écrivait Florian, un fabuliste méconnu du XVIIIe siècle. Woody et ses multiples facettes – le névrosé et le bosseur, le clown et l’existentialiste, l’intello et le musicien, le dramaturge et l’entertainer, le cinéaste et la machine à one liner – pourrait faire sienne cette morale tirée du Grillon. Brouiller les pistes pour mieux tracer son chemin. Mélanger les cartes pour tirer la sienne du jeu. Ne se dévoiler que masqué. Et cela n’a jamais été aussi évident que dans ce Jasmine Blue qui, renommé Jasmine French au Québec (du nom du rôle-titre), aurait pu être signé par un Molière contemporain, pour peu qu’il soit né juif, au XXe siècle, à Brooklyn.

Malgré des rôles satellites étoffés, le film ne tourne autour que d’un astre : Jasmine French (Cate Blanchett), socialite de Manhattan née Janet-la-prolo, et qui, en changeant de prénom, a changé de vie, tout comme un certain Allen Stewart Königsberg… Dans ce cas-ci, elle a épousé un wonder boy de la finance (Alec Baldwin) et s’est offert le rêve américain – Park Avenue et les Hamptons, Vienne et Saint-Trop’, Chanel et Vuitton – en fermant les yeux sur cet argent qui n’a pas d’odeur. Jusqu’à ce que son mari volage soit incarcéré pour magouilles de haut vol et que la princesse wasp, avec pour seules armes, son ambition, sa vodka et ses pilules, retombe en bas de l’échelle. Elle y retrouve une sœur caissière (Sally Hawkins), flanquée de deux marmots et d’un fiancé (Bobby Canavale) fleurant bon la sueur, la poussière et la bière. Elle emménage avec eux à San Francisco et tente de remonter la pente. Plus dure sera la chute.

Réussir à se renouveler, tout en restant conséquent, avec un 44e film (quand même!), ça tient du prodige – et surtout de beaucoup de travail. L’expérience y est finalement pour très peu et nul besoin d’être un angoissé à la Woody Allen pour le savoir – voir la délicieuse entrevue qu’il a accordée à Esquire. On l’imagine revoir Blue Jasmine et râler devant ce qu’il aurait pu faire différemment, plus finement ou avec plus de précision. Sans voir ce qui est fait, et bien fait.  Ce film à tiroir commence comme un Woody Allen de base – une névrosée ordinaire se retrouve dans un milieu et une situation où elle ne contrôle plus rien – et on rit du choc des cultures, sans que le cinéaste ne choisisse son camp, la grande dame déchue et la midinette aveugle en prenant chacune pour leur grade. Mais presque imperceptiblement, le train déraille et on assiste, en riant de plus en plus jaune, au naufrage du rêve américain, qu’il vienne de l’Upper East Side ou des bas-fonds de Frisco.

Il y avait longtemps que Woody l’amuseur n’avait pas frayé dans des eaux aussi sombres. Plus léger que Crime and Misdemeanors, plus âpre que Husbands and Wives, cette vraie comédie dramatique joue aussi à fond la carte de la référence. En effet, plagiat ou hommage, Williams et Kazan doivent rougir dans leur tombe tant la trame de Blue Jasmine épouse celle d’Un tramway nommé désir. Ici, le tramway roule à San Francisco (on n’en voit d’ailleurs pas un seul) et « Blanchett Dubois » n’a que faire du Kowalski de service, qui passe à un doigt de dévaler les rues pentues de la ville en criant « Ginger! », mais tout le reste est là, jusqu’à Peter Sarsgaard, qui, en amoureux transi de l’étoile fanée, fait un très honorable Karl Malden.

Reste que, malgré la maestria du clarinettiste à la caméra, ses dialogues sur mesure, son découpage implacable et sa mise en scène qui s’efface, cette croisière en folie n’aurait pas tenu le cap s’il n’avait pas choisi l’actrice capable de porter sur ses épaules le film tout entier. Tour à tour, enjôleuse, insupportable, gamine, cruelle, désarmée, Cate Blanchett a tout d’une déesse. Elle en a la beauté altière, l’intelligence fine et la passion dévorante. Mais, dans la peau de Jasmine, c’est une déesse déchue, née dans la fange, hissée aux plus hauts sommets et dégringolée de l’Olympe. Une histoire typiquement américaine saupoudrée d’un soupçon de tragédie grecque. Avec, en bonus, la première critique sociale de Woody l’apolitique sur la crise financière, critique discrète et ludique – on n’est quand même pas chez Ken Loach!

Comédie humaine, comédie amère et comédie tout court, Blue Jasmine est la marque d’un cinéaste arrivé, ne lui en déplaise, à maturité, un genre de Renoir made in USA qui dépeint un monde capable du meilleur comme du pire et où chacun, y compris lui, a ses raisons.

 

La bande-annonce de Blue Jasmine


29 août 2013