Critiques

Border

Ali Abbasi

par Julien Fonfrède

Parler de Border n’est pas chose facile. Il fait en effet parti de ces films, dans l’air du temps qui brouillent savamment les pistes de son récit autant que celles des réflexions possibles qu’il véhicule. Pour un spectateur, réussir à parler sérieusement du film ne peut dès lors se faire qu’avec d’autres qui l’auront vu. Situation d’autant plus terrible qu’il s’agit là d’un film qui fascine, obsède et suscite la discussion compte tenu du malaise aux nombreuses ramifications psychanalytiques qui l’accompagne.Et puisque le pitch du film est aussi l’un de ses punchs principaux, difficile de dire quoique ce soit si ce n’est qu’il faut le voir, absolument. Que l’acte de foi en vaut la peine. À la sortie des séances, il est ainsi fort amusant d’observer les spectateurs en parler discrètement, histoire de ne pas ruiner les plaisirs et la surprise de celles et ceux qui viennent après et qui sont sur le point de plonger à leur tour en eaux sérieusement troubles.

Dans ce film qui restera l’une des belles et fortes découvertes cinématographiques de l’année (prix Un certain Regard à Cannes 2018 et sélection officielle de la Suède pour les Oscars),  Tina est une douanière travaillant dans un port du pays. Sa tâche : chercher les criminels au sein d’une foule de voyageurs qui défilent sous ses yeux, jour après jour. Pour se faire, elle regarde, scrute, devine mais surtout sent. Elle renifle la peur des uns, la malveillance des autres. Car Tina a un don, un incompréhensible pouvoir lié, semble-t-il, à un problème de chromosome. Dans son travail, la douanière excelle. Dans la vie de tous les jours, la situation est moins simple, ce don s’accompagnant d’une « difformité », une succession de détails physiques qui la rendent différente de nous, les autres. Dès l’instant où elle arrête Vore, étrange passager amateur de larves qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, sa vie bascule avec la révélation de ne pas être seule avec ce physique. Parallèlement à cette rencontre, elle découvre peu à peu un vaste réseau pédophile dans la contrée. Entre amour et monstruosité, son (et notre) cœur n’aura dès lors de cesse de balancer.

Dans ce qui n’est pourtant que son deuxième long métrage (après Shelleybancal mais néanmoins intéressant dans sa façon de déjà jouer entre les genres), le cinéaste Ali Abbasi fait sérieusement preuve d’ambition. Exercice casse-gueule par excellence, Border croise et décroise les genres pour aborder en un seul film plusieurs grands sujets du moment. Le cinéaste parle de l’immigration en déplaçant magnifiquement la discussion sur la question de ce que signifie être une minorité. Lui même immigré iranien en Suède, il sait de quoi il parle. Il réalise un film d’amour beau et tragique, doublé d’un film de monstres à connotation sexuelle où la chair dérange autant que séduit. On pense à la grande époque des premiers Lynch ou Cronenberg. Au cœur de tout cela est aussi la redéfinition et la célébration d’une identité sexuelle autre, d’un combat contre les normes qui oppressent et étouffent. Le cinéaste traite aussi de toutes les grandes questions écologiques actuelles en transformant subrepticement un film d’auteur d’apparence austère et misérabiliste en un conte fantasmagorique sur la liberté, ancré dans une forêt qui est un personnage à part entière. Adaptation du livre de John Ajvide Lindqvist (aussi à l’origine du film Let the Right One In), Border fonce aussi tête baissée du côté du polar à la scandinave, mouvement littéraire si populaire ces derniers temps, pour s’attaquer de façon particulièrement maline et originale à la question de la radicalisation identitaire et plus largement au terrorisme. Impossible donc de ne pas voir aussi dans ce film une profonde réflexion sur la crise sociale et politique que vivent actuellement les pays européens.

Développer plus en détails risquerait de gâcher le plaisir et la surprise que réserve le film. Contentons-nous plutôt de conclure que Border, au sens propre comme au sens figuré, est une étonnante création artistique sur la perméabilité des frontières. Un film fait pour tous (dès quinze, seize ans quand même…), et des plus pertinents par les temps qui courent. Il suffit juste de lui faire confiance. Et, après, on s’en reparle…


13 décembre 2018
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