Critiques

Borderline

Lynne Charlebois

par Rachel Haller

Schizophrénie chez Hitchcock (Psychose), Cronenberg (Spider), Lodge Kerrigan (Clean, Shaven), perversité chez Fritz Lang (M le Maudit), Chabrol (Le boucher), états hallucinatoires chez Lynch (presque tous ses films!), dépression profonde chez Cassavetes (Une femme sous influence), Amos Kollek (Sue perdue dans Manhattan)… Les désordres psychologiques nourrissent depuis longtemps la machine du 7e art. Ils lui offrent liberté de forme (en particulier chez Lynch, Cronenberg et Lodge Kerrigan) et de fond. Sous couvert de la folie, ces films s’attaquent souvent cruellement à un dérèglement plus général de la société. Ils s’aventurent aussi sans frein jusqu’au tréfonds de l’âme. Et c’est justement ces deux dernières dimensions qui manquent à Borderline, le premier long-métrage de Lyne Charlebois. Qui affaiblissent son adaptation conjointe de Borderline et La brèche, les deux premiers romans de Marie-Sissi Labrèche (aussi coscénariste).

De constat social dans ce tableau des frontières de la raison, peu de traces, en effet. Si ce n’est une vague critique des structures de soutien et le cliché de la famille dysfonctionnelle sans mise en perspective (ou presque). Et d’abysse mentale, pas assez et de manière trop stéréotypée. Comme si la réalisatrice avait été prise de vertige au bord du précipice. Mais justement, il fallait y tomber pour pouvoir l’explorer. Explorer le morcellement de l’âme et du corps de Kiki (Isabelle Blais), une trentenaire sur le fil de l’anormalité. Explorer son ego mis en pièce par la tristesse d’une grand-mère (Angèle Coutu) orpheline de ses enfants, par la schizophrénie d’une mère (Sylvie Drapeau) au regard amnésique, par l’absence d’un père banni de la gynécée.  Explorer sa quête de l’amour interdit: l’amour de soi.

De fait, Lyne Charlebois aborde avec brio les symptômes: un défilé de bouteilles vides, une frénésie sexuelle où son corps sacrifice, son corps fuite se trouve aussitôt recraché. C’est là aussi que la caméra sait le mieux traquer cette douleur à fleur de chair (magnifique scène de striptease où Kiki, dans sa nudité, devient offrande sacrée).  C’est là encore qu’Isabelle Blais livre sa meilleure performance, bien loin de ses rôles gentillets de Québec-Montréal ou Bluff. Mais dans son portrait des prémisses et de ce qui se veut une longue convalescence, Lyne Charlebois se montre trop timorée. Petite fille, Kiki ressemble à une pâle copie de la Manon des Bons Débarras. Agressive, froide mais sans consistance face aux tics (ou même TOC tant ils sont répétitifs) schizophrènes de sa mère et aux yeux fontaine de sa mémé. Adulte, elle manque de crédibilité dans sa fragilité. Trop infantile, pas assez habitée, parce que justement trop effleurée. Et les rencontres aux sexoholic anonymes ne font que souligner par leur superficialité le défaut d’intensité et de complexité.

Dans son auscultation de l’inceste (La belle bête), autre sujet délicat, Karim Hussain a osé bien davantage remuer la fange, mais, reconnaissons-le, sans le même panache esthétique. Car si Lyne Charlebois ne fait qu’y tremper les doigts, ses images, elles, suivent merveilleusement les méandres d’une chair et d’une âme déchirées entre le présent et le passé, entre les vertiges de la fuite et la quête d’unicité. Mosaïques inventives, audacieuses, elles nous feraient presque oublier les limites du spectacle.


7 février 2008