Critiques

Bunker

Patrick Boivin

par François Jardon-Gomez

Après un premier film diffusé exclusivement sur YouTube (Enfin l’automne, en 2011), le duo Patrick Boivin et Olivier Roberge présente Bunker, leur premier long-métrage à bénéficier d’une sortie sur écrans. Réalisateur autodidacte, Boivin a notamment fait sa marque au sein du groupe Phylactère Cola puis avec une série de courts-métrages (parmi lesquels Radio en 2005 et La fin du néolibéralisme en 2003) favorisant une approche satirique et mordante qu’il maîtrise très bien – sans parler de ses vidéos YouTube comme Iron Baby ou Dragon Baby qui ont assis sa popularité. L’expérience se révèle moins concluante avec Bunker, drame psychologique qui présente à plusieurs égards les mêmes problèmes que le film précédent du duo : si les scènes, prises individuellement, sont par moment efficaces, le résultat d’ensemble manque d’unité et de souffle pour tenir sur la durée (voir la critique plus détaillée que faisait Juliette Ruer d’Enfin l’automne).

Deux soldats canadiens, Tremblay et Gagnon, sont en mission dans le Nord québécois. Isolés du monde et coupés de toute communication, les deux hommes occupent un bunker avec un seul but : attendre que l’alarme se déclenche pour lancer une riposte nucléaire sur le territoire de l’ex-URSS. L’affectation, vestige de la guerre froide, est-elle absurde ou bien réelle? C’est autour de cette question que se fonde la relation entre les protagonistes puisque Tremblay est du premier avis et Gagnon de l’autre. Inévitablement, l’alarme finira par se mettre en marche. Tout le récit pointe vers ce moment de bascule, situé au deux tiers du film, destiné à englober les grandes questions morales et éthiques auxquelles s’attaque Boivin : faut-il suivre les ordres aveuglément? Possède-t-on, même dans l’armée, une liberté de choisir? Comment assumer la responsabilité de tuer d’un coup des millions de personnes?

Malheureusement, ces questions ne débouchent que sur des banalités censées rendre ces soldats plus « humains » pour les rapprocher de la réalité du « citoyen ordinaire » (le public), mais qui, du même coup, empêchent le film de véritablement s’emparer de son sujet. La faute en est peut-être au manque d’originalité de l’arc narratif : tout y est trop gros, trop évident et chaque conflit moral présenté comme insoluble trouve, sans trop de surprise, sa réponse au fil du récit. On nous rejoue également le schéma des deux hommes que tout oppose – Tremblay et Gagnon ont deux caractères diamétralement opposés, le premier étant aussi taciturne et by the book que le second est cabotin, jovialiste et décidé à profiter au maximum de ce qu’il considère être des vacances – et qui se rapprocheront, à grands coups de confidences favorisées par la cigarette et l’alcool, avant de se re-déchirer à nouveau dans des circonstances tragiques. Dans la foulée, le « duel » d’acteurs entre Patrice Robitaille et Martin Dubreuil, auquel on s’attendrait, n’a jamais véritablement lieu. Les deux acteurs, d’ordinaire talentueux, peinent à donner corps à ces personnages en carton-pâte dont les actions sont prédéterminées par les cicatrices qu’ils portent et qui sont révélées dans des scènes de dévoilement qui paraissent forcées.

Pour tout dire, Boivin ne fait pas preuve de l’inventivité qui le caractérise dans ses autres projets (particulièrement ses courts-métrages). Bunker a toutes les apparences d’un travail bien fait, l’œuvre d’un duo qui veut faire ses preuves et s’efforce d’éviter tout pas de côté, mais qui ne donne à l’ensemble aucune originalité. Boivin et Roberge font leurs gammes : les champs-contrechamps se succèdent platement dans les scènes de dialogues, le rapport entre l’homme et l’immensité du lieu est posé par des plans larges qui proposent des belles images mais qui ne signifient pas pour autant, la caméra se fait plus tremblante lorsqu’il s’agit de traduire le trouble psychologique d’un personnage, les scènes d’action sont nerveusement filmées à l’épaule, et ainsi de suite.

Tout ceci est bien fait, poli, propre et lisse, mais le film ne porte pas de signature particulière qui lui permettrait de s’élever au-dessus de la mêlée. Bunker manque aussi cruellement de rythme : le montage (fait par Boivin) est sobre, pour ne pas dire lassant, surtout dans le deuxième tiers du film alors que les scènes du quotidien, où Tremblay et Gagnon apprennent à se connaître, se succèdent longuement sans dévoiler quelque chose de supplémentaire sur le caractère des personnages. Et lorsque le scénario, qui repose pourtant sur une prémisse prometteuse, tombe à plat, plonge dans les clichés du genre et se révèle incapable de cultiver à bon escient l’aura de mystère qu’il essaie de créer, il n’y a pas grand chose à retirer de l’entreprise.

Curieusement, c’est dans les quelques répliques drôles ou satiriques que le film tire le mieux son épingle du jeu, quand Tremblay et Gagnon se prennent malgré eux au jeu de l’autodérision. On se prend alors à rêver à ce que Bunker aurait pu être s’il avait été plus mordant, poursuivant dans cette veine plutôt que de se prendre au sérieux et tourner rapidement à vide en se confrontant à de trop grandes questions morales pour lui.

 

La bande-annonce de Bunker


6 mars 2014