Critiques

Capharnaüm

Nadine Labaki

par Robert Daudelin

Après avoir signé les vidéo clips de nombreuses chanteuses populaires libanaises, Nadine Labaki passe au long métrage en 2007 avec Caramel, film grand public qui ne se prive d’aucun des clichés du cinéma commercial libanais ; certains y voient pourtant un ton nouveau, voire une signature. Et maintenant on va où ?, sorti en 2011, participe de cette même approche, avec néanmoins un regard plus affiné et un usage très réussi des acteurs non professionnels.

Avec le troisième film la maîtrise de la cinéaste s’affirme, notamment dans la direction des acteurs, et surtout son rapport au pays devient beaucoup plus concret : abandonnant le folklore gentil, Capharnaüm parle d’un Beyrouth bien réel, avec ses quartiers populaires et ses inégalités sociales spectaculaires. Labaki n’a pas abandonné pour autant ses choix esthétiques, d’où les questions que soulèvent son film et ce, en dépit du succès mondial qu’il connaît.

Construit sur un scénario en béton qui s’étire et s’interdit tout recours à l’ellipse comme ponctuation, Capharnaüm ne laisse aucune place au spectateur qui, déjà conquis par le petit Zain (d’aucuns ont évoqué le Kid de Chaplin), n’a d’autre choix que d’accepter d’être l’otage d’une mise en scène qui lui dit quoi penser et comment sentir. La caméra à l’épaule, sautillante au besoin, dans les scènes d’intérieur, comme dans les scènes de rue, vient accréditer la vérité de ce qui nous est montré. La musique, tous genres confondus, omniprésente, se charge de nos émotions avec une autorité abusive – la longue séquence de la prison en étant l’exemple limite.

Les images de Capharnaüm sont pourtant bien là pour nous parler de ce Beyrouth des laissés pour compte, sans statut civil – personne ne connaît l’âge de Zain, le héros du film – marginaux anonymes qui se perçoivent eux-mêmes comme les « parasites » (ce sont les mots du père de Zain devant le tribunal) de cette société dont l’opulence et le goût de la fête sont célébrés dans toutes les publications touristiques. Ces images, peu communes dans le cinéma libanais, il faut en savoir gré à Nadine Labaki de nous y confronter, mais combien son message aurait été plus éloquent si l’écriture de son film avait su éviter les pièges du cinéma « prêt à porter » qui désamorce toute forme de dénonciation. Le discours de la cinéaste – explicite dans les sorties du père et de la mère devant le tribunal, et encore davantage dans le monologue en voix off de Zain, à la fin du film – devient presque démonstratif, et de ce fait perd toute efficacité, parce qu’il ne permet aucun choix au spectateur, aucun espace où se former un avis et prendre parti. Ce cinéma, dont on célèbre souvent l’efficacité et dans lequel on voit bien abusivement un art populaire, est un cinéma qui porte en son écriture même, non seulement ses limites, mais des pièges qui contredisent ses meilleures intentions.

Une fois admis la qualité de jeu du jeune acteur syrien, voire la « performance » du bébé éthiopien et, de façon plus générale, le travail très maîtrisé de Labaki avec ses comédiens, on ne peut qu’être exigeant vis-à-vis d’une telle entreprise, compte tenu de ses ambitions et du très large auditoire qu’elle a rencontré. Quiconque s’autorise une seconde projection de Capharnaüm devra se rendre à l’évidence : une fois passé le choc de la découverte du lumpen prolétariat beyrouthin et déjà familier avec les aventures de Zain, le film apparaît dans toutes ses limites, son écriture approximative ne devant sa survie qu’à la présence forte de ses jeunes interprètes.

Avec Capharnaüm, c’est toute la question du cinéma dit « populaire » qui est, une fois de plus, posée. Plusieurs cinéastes contemporains ont pourtant apporté des éléments de réponse précieux à cette question dont on ne dira jamais assez l’importance : c’est assurément le cas des frères Dardenne, Aki Kaurismaki, Robert Guédiguian et récemment de Kore-Eda dont le Une histoire de famille nous semble exemplaire d’une démarche où conscience sociale et liberté artistique se rencontrent harmonieusement.

Liban, États-Unis, France / 2018 / Ré. Nadine Labaki / Scé. Nadine Labaki, Jihad Hojeily, Michelle Keserwany / Ph. Christopher Aoun / Mont. Konstantin Bock / son Chadi Roukoz / Mus. Khaled Mouzanar / Int. Fadi Yousef, Zain al-Rafeea, Yordanos Snifera, Fadi Kamel Youssef, Kanfar al Haddad, Nadine Labaki / 123 minutes / Dist. Métropole Films.


23 avril 2019
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