CASTRATION MOVIE ANTHOLOGY I. THE FEAR OF HAVING NO ONE TO HOLD AT THE END OF THE WORLD
Louise Weard
par Matheo Pino
This is the best day of my life. Dans une salle de bain, l’horloge indique 3h30. À cet instant précis, un homme vit une épiphanie. L’homme est en extase et le monde semble soudainement interrompre son souffle. Quel est le plus beau moment d’une vie ? Est-il secret, partagé ? Sa nature est-elle évanescente ? On peut bien se demander ce qui a pu se passer dans l’esprit de Louise Weard, femme trans activiste et artiste multidisciplinaire originaire de Saskatchewan, lorsqu’elle a décidé d’aborder la question par une idée aussi simple qu’ambitieuse : faire le portrait véritable d’une vie vécue. Afin de donner corps à une telle entreprise, elle signe une œuvre autofictive colossale découpée en trois chapitres : Castration Movie Anthology, totalisant plus de onze heures de film et dont The Fear of Having No One to Hold at the End of the World, premier long métrage de la réalisatrice, compose ici le volet initial.
Pour mettre le doigt sur le meilleur instant d’une vie, il faut bien commencer quelque part, et les imposantes quatre heures trente du film représentent les premiers pas de cette longue quête. Dans le rôle de l’héroïne-titre, Weard est une femme trans travailleuse du sexe, pérégrinant là où les rencontres la mènent. Son quotidien alterne entre les rendez-vous avec ses clients et des échanges prolixes avec ses ami·e·s en majorité trans ou non binaires. Pour la plupart complètement improvisés, les dialogues sont interprétés par des ami·e·s de Weard, et leur qualité naturaliste témoigne d’une confiance de la réalisatrice envers son approche hyperréaliste. Par son art, Weard parvient en effet à transmettre cette qualité mystérieuse de la vie et nous incite à rejoindre sa réalité. Enregistrés sur une caméra vidéo (appareil ayant jadis servi à l’enregistrement des souvenirs familiaux de la réalisatrice) évoquant dans ses mouvements inopinés la signature des films du Dogme95, ces bavardages-fleuves tournent peut-être le plus souvent autour d’enjeux prosaïques et fortuits, or ils parviennent, et c’est là leur force, à révéler une vérité particulière propre aux protagonistes. Cette vérité, c’est la réalité de la communauté trans : c’est une cérémonie d’adieu à la poitrine de l’un avant sa mastectomie, c’est une autre qui est effrayée à l’idée de montrer ses épaules qu’elle trouve larges, masculines, c’est Traps se rasant la barbe tous les matins, avant de naviguer sur des forums trans sur Reddit. Par son statut épique, Castration Movie est énormément de choses à la fois et, pourtant, il en est fondamentalement une : le témoignage d’une communauté, de ses marasmes et de ses fascinations dans un monde difficile et capricieux, notre monde.

Remarquable assemblage d’épisodes d’intimité, le film en vient, par bribes, à former une imposante mosaïque. La démarche de Weard évoque le Personal Problems (1980) de Bill Gunn où, de la même façon, l’esthétique documentaire de la vidéo et les dialogues incessants donnaient vie à un portrait gigantesque de la classe ouvrière afro-américaine de l’époque. Le pouvoir d’observation commun aux deux œuvres contient une certaine force d’abréaction : des humains pleurent, chantent, mangent, leurs visages se crispent, rougissent à partir d’émotions connues, et on se reconnaît forcément dans l’un de ces épisodes. C’est ultimement ici le grand accomplissement de Weard : mettre en lumière, par l’intime, la valeur universelle de certains saisissements. Une partition entre personnel et collectif au bout de laquelle une identification aux personnages trans peut prendre vie. Et à aucun moment Weard ne recherche de la part de son spectateur une forme de bovarysme dans ce processus d’identification. Sa démarche est ailleurs. À la fois le cœur et le moteur créatif de son immense projet, celle qui colle ensemble les morceaux de ce qu’elle filme et de ce dont elle discute devant la caméra incessamment, la cinéaste-actrice a une mission claire. Louise Weard n’est plus l’héroïne d’une fiction. Elle est une amie, une confidente, omniprésente et pourtant faillible et vulnérable, véritable humaine emportant son public-ami dans le périple d’une expérience, au-delà de la fiction, humaine.
Ouvrage autofinancé et publié par Louise Weard elle-même sur son blogue en juillet 2024 (ajoutant au statut mythique que lui accorde déjà le bouche-à-oreille de sa poignée de projections en Amérique du Nord et notamment au Cinéma L’Amour en avril dernier), Castration Movie est un véritable mirage du cinéma contemporain. Weard y commet un acte authentiquement punk : du cinéma rassembler toute connaissance et puis, par subversion, tout reconstruire à son image. Il ne s’agit pas exactement d’un film pornographique ; il l’est d’une certaine façon, certes. On y reconnaît le style abrasif, presque obscène qui fait la force humaniste d’un Cassavetes, pendant que la douceur de certaines scènes de sexe évoque les films d’auteur pour adultes de Fred Halsted. Mais il y aurait tant d’autres choses à mentionner ; on retrouve de longs extraits de spectacles de musique grunge et emo, des tenues vestimentaires flirtant avec tous les mouvements alternatifs des années 1980 à 2000, des références à Instagram, à Grindr, à la communauté incel, en veux-tu en voilà, tout cela réuni dans un délirant charivari artistique, historique et culturel. Ce que Weard réassemble ici, c’est le monde entier – pour, peut-être, à un individu à la fois, donner l’envie d’y croire, donner envie de ses épiphanies parmi lesquelles, ultimement, le plus beau moment d’une vie sera trouvé. Une personne qui ne tente pas de réinventer le monde, à sa façon, est une personne damnée.
Le film est disponible en ligne ici. Tout achat du film permet de contribuer au budget de production du prochain volet.
25 septembre 2025



