Critiques

CENSOR

Prano Bailey-Bond

par Éric Falardeau

Enid travaille pour le bureau de classification du gouvernement britannique. Elle et ses collègues doivent inspecter les longs métrages soumis et accorder ou refuser, avec ou sans coupes, un visa d’exploitation. L’inspection du dernier long métrage d’un obscur et étrange réalisateur ravive un passé trouble et la fait basculer dans un univers où les limites entre le réel et la fiction lui sembleront de plus en plus ténues.

Dans les premières minutes de Censor, Enid a une conversation avec l’un de ses collègues sur leur rôle de censeurs. Ce dernier dédramatise l’impact des scènes d’agression et de violence au cinéma en citant certains arguments maints fois répétés par les défenseurs du cinéma d’horreur : la fonction cathartique, les comparaisons avec les grands auteurs comme William Shakespeare, etc. La scénariste et réalisatrice Prano Bailey-Bond établit immédiatement à travers cet échange les enjeux du film et ceux, plus larges, du contexte dans lequel le récit se déroule.

En effet, l’intrigue a comme élément déclencheur et trame de fond la crise des « video nasties » qui a secoué la Grande-Bretagne au début des années 1980. Le gouvernement anglais décide alors de légiférer plus sévèrement pour la productions produites ou distribuées sur support vidéo sous la pression des médias et de plusieurs groupes religieux. Cette censure étatique se poursuivra jusque dans les années 1990, charcutant ainsi de nombreux films d’horreur ou d’exploitation sous le prétexte de la protection du public. La paranoïa entourant ces événements trouvent un écho dans l’histoire de cette femme prise au piège de ses propres mécanismes de défense. Croyant reconnaître à l’écran un événement traumatisant de sa propre existence, Enid perd peu à peu sa contenance et s’enfonce dans son récit horrifique personnel. Cette plongée graduelle dans ses traumas se matérialise dans les films qu’elle doit regarder au quotidien. Les scènes de sexe et de violence débordent du cadre rassurant des écrans de projection et des téléviseurs pour contaminer le réel et prendre forme dans la réalité. Ce retour du refoulé, à la fois celui du personnage et d’un type de cinéma, s’exprime par des effets de style cauchemardesques qui, sans être transcendants, ont le mérite d’être efficaces.

Ceci dit, si la proposition est maitrisée et si Bailey-Bond, dont c’est le premier le long métrage après plusieurs courts, fait avancer le récit sans temps mort, ce qui est de plus en plus rare au cinéma, on peut toutefois se questionner sur le véritable propos du film. Le contexte permet à la cinéaste d’offrir un commentaire critique sur le genre horrifique, mais finalement le récit reconduit exactement ce qu’il dénonce, c’est-à-dire que la protagoniste est lentement possédée par cette déferlante quotidienne d’images ultra violentes au point d’être entièrement consumée par elles. Le discours reste simpliste malgré la qualité de la réalisation qui parvient à rendre hommage à un éventail de productions du genre (des éclairages évoquant l’horreur gothique à la Hammer aux excès grand-guignolesques du cinéma d’exploitation de l’époque) tout en étant capable de s’en distancier. À ce titre, notons la solide performance de Niamh Algar qui rend crédible la descente aux enfers de son personnage, passant de la femme coincée à l’égérie onirique prise de folie.

Censor, même s’il flirte avec cette abomination que certains critiques anglo-saxons nomment « elevated horror », évite de tomber dans ce piège. Le film demeure une proposition divertissante en dépit d’une trame narrative qui apparaîtra comme familière aux amateurs du genre (pensons à Thesis d’Alejandro Amenabar ou encore à Cigarette Burn de John Carpenter). Bref, tout comme lorsque l’on regardait une cassette choisie au hasard de sa pochette dans la section « Horreur » du club vidéo, il faut parfois simplement ne pas bouder son plaisir.


3 juillet 2021