Critiques

C’est ça le paradis?

Elia Suleiman

par Bruno Dequen

Dix ans depuis Le temps qu’il reste… Deux questions s’imposent nécessairement au moment de plonger dans le nouveau film du Buster Keaton placide palestinien : possède-t-il encore toute la maîtrise de son art humoristique si singulier qui sait comme personne révéler l’absurdité du quotidien ? Et quel regard porte-t-il aujourd’hui sur notre monde ? Dès le prologue du film, seule scène dans laquelle son alter ego n’apparaît pas, Suleiman répond de brillante façon à notre première interrogation. Une procession nocturne solennelle, menée par l’évêque de Nazareth, se retrouve devant une porte fermée. Le ton monte rapidement entre le serviteur de Dieu et les quelques hommes qui semblent occuper l’église, et l’évêque n’hésitera pas longtemps avant de retirer sa coiffe pour mettre en application ses menaces. Une porte défoncée et quelques frappes hors champ bien senties plus tard, la célébration du Seigneur peut se poursuivre alors qu’apparaît le titre ironique du film.

Maître contemporain de la saynète, Suleiman rappelle d’emblée la singularité de son univers. Et la première partie du film, qui propose de courtes scènes de la vie à Nazareth, se situe dans la continuité des films précédents. Un voisin un peu trop motivé décide de prendre en charge le citronnier du cinéaste. Un autre raconte une étrange histoire de serpent reconnaissant. Des policiers scrutent nonchalamment un quartier avec des jumelles alors qu’un homme saoul fracasse une bouteille devant eux. Quant à Suleiman, parti pour la campagne, il observe à travers les branches d’arbre la marche sensuelle et méthodique d’une jeune femme portant deux cruches d’eau. Entre élans poétiques, situations absurdes et moments de malaise, le cinéaste se met à nouveau en scène comme observateur passif, tristement amusé et inquiet de la vie en Palestine. Une inquiétude qui se transforme parfois en un profond désespoir donnant envie de fuir, lorsqu’il croise deux policiers israéliens occupés à admirer leurs lunettes de soleil alors qu’une femme aux yeux bandés occupe la banquette arrière de leur voiture.

La fuite prendra la forme d’un voyage à Paris et New York (reconstituée à Montréal), dans le but de trouver, mais en vain, du financement pour son prochain film, une comédie sur le conflit israélo-palestinien qui n’inspire manifestement pas les producteurs potentiels. À travers ces deux escales, Suleiman travaille brillamment un double regard : celui du Palestinien sur le monde, et celui des Occidentaux sur les Palestiniens. Ainsi, sa première vision de Paris est celle d’un magnifique après-midi d’été où les Parisiennes passent devant lui dans une ambiance de défilé de haute couture rythmé par la voix de Nina Simone, alors que le Samu propose des plateaux repas copieux aux sans-abris. Mais le dépaysement naïf est de courte durée. Il fait rapidement place aux rues désertes étrangement peuplées de chars d’assaut (14 juillet oblige), d’hommes menaçants dans le métro, et de policiers ridicules qui, lorsqu’ils ne prennent pas le plus sérieusement du monde les mesures règlementant les terrasses de café, poursuivent des passants en patins à roulette. Depuis dix ans, c’est le monde entier qui ressemble à la Palestine, réalise Suleiman, dont l’une des dernières visions de la Ville Lumière met en scène deux nettoyeurs de rue amusants qui se figent tels des zombies devant la retransmission du défilé militaire.

Cette vision satirique s’amplifie à New York. Perpétuellement survolée par des hélicoptères, la Grosse Pomme vue par Suleiman est peuplée de citoyens joyeusement armés (du simple pistolet au lance-roquette dans le coffre des voitures familiales) ou tristement déguisés (Halloween oblige). Et Suleiman de se retrouver dans la position du « perfect stranger », comme l’introduit un professeur de cinéma devant un groupe d’élèves dubitatifs. Outre sa capacité surnaturelle à manipuler les scanners de sécurité dans les aéroports, expérience personnelle oblige, il est en effet un étranger parfait puisqu’il est soit ignoré (malgré une introduction maladroite et bienveillante de son ami Gael García Bernal à une productrice), soit mis en valeur avec enthousiasme comme représentant de la Palestine. « Je n’ai jamais vu un Palestinien ! », s’exclame avec fierté un chauffeur de taxi auquel les applaudissements dignes d’un concert de rock d’une assemblée annuelle pour la Palestine répondent quelques instants plus tard. Seule la rencontre avec un Libanais lui permet d’avoir un véritable contact humain. « Vous êtes étranges, vous les Palestiniens. Nous buvons tous pour oublier mais vous buvez pour vous souvenir. », lui dit l’homme avant de danser seul. Et Suleiman de nous rappeler qu’il a si souvent un verre à la main pour regarder le monde avec ce mélange d’affection et de désenchantement qui touche au cœur. Alors que le monde entier devient palestinien, il ne reste en effet peut-être plus qu’à danser en pensant que c’est le paradis.

Palestine, Quatar, Allemagne, Canada, Turquie 2019 / Ré. et scé. Elia Suleiman / Ph. Sofian El Fani / Mont. Véronique Lange / Mus. Stebe Bouyer, Pascal Mayer / Int. Elia Suleiman, Gael Garcia Bernal, Tarik Kopty, Kareem Ghneim, Ali Suliman, Yasmine Haj, Grégoire Colin, Vincent Maraval, Fadi Sakr / 102 minutes / Dist. Maison 4 :3.

 


12 juin 2020