Critiques

Cheatin’

Bill Plympton

par Céline Gobert

Presque tout le comique de l’animateur indépendant américain Bill Plympton repose sur un humour sadomasochiste où les pires sévices corporels s’abattent sur un homme en souffrance. On pense à son court métrage One of those days, qui compilait son lot de mutilations et de brûlures, ainsi qu’à son hilarant 25 ways to quit smoking, ou encore son précédent film Idiots and Angels dans lequel un homme devenu ange se refusait obstinément à faire le bien, et souhaitait se trancher les ailes à la tronçonneuse. Cheatin’, en partie financé par la plateforme Kickstarter, n’échappe pas à la règle tant les dessins de Plympton ne tentent avant tout que d’exprimer le manque, le désir, la jalousie, le plaisir – autant de sentiments violents qui s’insinuent dans la chair et qui traversent son duo d’amoureux, Jake et Ella. Le septième film du cinéaste semble questionner tout du long: « quoi de plus éreintant pour le corps que la passion amoureuse ? » Dépourvu de dialogues, si ce n’est quelques rires ou autres râles de chagrin et de plaisir exprimés par le couple, Cheatin’ suit ses amants du coup de foudre au mariage, des trahisons à la haine, pour finir jusqu’aux envies de meurtres. Il est vrai que Plympton ne fait pas dans la finesse : l’élément féminin est, à l’instar des pin-up ou des femmes fatales des années 50-60, fait de courbes, de lèvres pulpeuses et de taille fine, tandis que l’élément masculin répond à des codes quelque peu clichés, tout en muscles et attitude virile. Cheatin’ s’inscrit complètement dans cet hommage aux films noirs et au polar, quitte à paraître parfois un peu vieillot (rétro ou nostalgique, diront les autres) quant à la représentation du genre dans le couple et de la femme en général. Pour Plympton, l’essentiel réside moins dans ce que le film raconte (une passion intense et destructrice, mais du point de vue de la tragédie tout à fait ordinaire) que dans la façon dont il le raconte: soit en exprimant cette relation tour à tour belle, paranoïaque, étouffante et salvatrice par une logique de l’excès et de la distorsion corporelle. Le film laisse ainsi les traits et les lignes dessiner un érotisme de douleur où aimer signifie offrir à découvert son coeur fermé à 100 000 tours ou être capable de survivre au fractionnement d’un lit, annonciateur de rupture.

Même si elle se fait, il faut le dire, au détriment de la psychologie des personnages (jamais très poussée), l’obsession de Plympton pour la chair, qu’elle soit contentée ou violentée, vient indéniablement fouiller l’éternelle question de l’absence du corps dans le cinéma d’animation: « comment dire et faire sentir le charnel en quelques coups de crayon ? » Les fréquentes métamorphoses des corps des amoureux, tendant vers le difforme, n’hésitent pas à tenter d’y répondre, en nous rappelant au passage avec pertinence au fantastique puisque celui-ci possède de commun avec l’amour et la passion une certaine déformation du réel. C’est là que se niche le bon goût d’un auteur qui parvient véritablement à partager avec le spectateur toute la gamme d’émotions folles qui secouent les protagonistes: on vibre, on souffre, on pleure avec eux; tout en visitant cent palettes et nuances de couleur, du jaune pimpant d’une robe d’été et du rouge-amour de la naissance des sentiments aux silhouettes noires sur fond orangé sur lesquelles se déversent les vengeances. Cheatin’ est surtout est avant tout un film sensuel, un film de sensation. Pour forcer celui qui regarde à l’identification, les coups de crayons et les retouches de couleurs sur ordinateurs opérés par Plympton privilégient les changements de tons et les virages brutaux: l’image et l’histoire virent ensemble du merveilleux au cauchemar, d’un romantisme naïf et doux à la violence des pulsions les plus sombres, d’une fusion sentimentale digne des grands contes de fées à un sexuel délirant et débauché. L’excès des personnages devient logiquement excès de mise en scène, sans cesse enrobée par l’omniprésente partition de Nicole Renaud jouée à tue-tête et composée d’accordéons et de violons dont le souffle et la plainte font écho à ce que l’on pourrait nommer « la jouissance douloureuse » de deux fanatiques. Des amoureux fous que Plympton transforme en chanteurs d’opéras dès que leurs corps seuls ne parviennent plus à exprimer la passion qu’ils se vouent.

 

La bande-annonce de Cheatin’


30 avril 2015