Je m'abonne
Critiques

CHRONIQUE D’UNE VILLE

Nadine Gomez

par Robert Daudelin

Les villes, leur énergie, leur flamboyance, ont toujours fasciné les cinéastes. Aux premiers temps du cinéma, les opérateurs des frères Lumière rentraient toujours à Lyon avec des images magnifiées des grandes capitales : New York, Paris, Budapest, Madrid, Berlin et Alger furent très tôt filmées. Un peu plus tard, des cinéastes déjà patentés célébrèrent leurs villes respectives : Dziga Vertov (Moscou) ; Walther Ruttmann (Berlin) ; Joris Ivens (Rotterdam) ; Arne Sucksdorff (Stockholm). Nadine Gomez n’a pas la prétention de se réclamer de cet héritage, mais la ville a toujours fait partie de son univers de cinéaste depuis ses tout premiers films : Le Horse Palace (2013) et Métro (2015) étaient déjà des aventures urbaines. Exarcheia, le chant des oiseaux (2018), chronique d’un quartier explosif d’Athènes, poussait encore plus loin cette fréquentation de la ville, la nuit et sa poésie permettant à la cinéaste de pénétrer l’âme du lieu.

Le projet de Chronique d’une ville est d’un autre ordre : circonscrire l’idée de ville à partir de trois lieux : Mexico, Montréal et Tokyo (avec quelques plans des ruines de Nagasaki). D’entrée de jeu le film pourrait être perçu, les images luxuriantes d’Alexandre Lampron aidant, comme une sorte de puzzle impressionniste de la vie dans une grande ville. Mais il n’en est rien ! La présence de protagonistes forts permet un ancrage dans le réel, comme dans l’intime, qui porte le film à un autre niveau. La jeune adolescente qui fait son premier voyage à Tokyo tente de faire échec à ses appréhensions en lisant (pour nous) un poème sur la solitude ; la femme de chambre mexicaine, peaufinant la remise en ordre d’un lit, se désole en voix off de sa jeunesse perdue ; la cycliste mexicaine, qui ne craint ni la nuit ni les automobilistes, décrypte la ville et en classe les usagers ; le voyageur égaré qui cherche désespérément un sentier au bout duquel il trouvera assurément quelque chose, cette chose étant pour l’heure un cheval noir aussi perdu que lui. Tous se cherchent et espèrent trouver dans la ville réponse à leur quête. « La ville n’est pas hors de l’homme, elle est en lui, elle imprègne son regard, son ouïe, et ses autres sens… » écrit si justement David Le Breton[1], comme s’il avait vu le film de Nadine Gomez.   

Jeune femme met des patins à roulettes

Chronique d’une ville est un vaste mouvement, ample et englobant, qui ne semble devoir jamais s’arrêter, un mouvement de balancier qui va du général au particulier, de la communauté urbaine au citoyen et à la citoyenne avec leurs espoirs et leurs secrets. La caméra (à l’épaule) court derrière les individus pour mieux les perdre dans la ville, et même les touristes qui ne voient rien, tellement ils sont occupés à photographier avec leur téléphone, sont filmés avec une certaine tendresse, loin de l’ironie dont on serait tenté de les affliger. Comme le fait justement remarquer un des personnages du film : « toutes les histoires se fondent ensemble ».

La trame sonore de Jérémi Roy, qui accompagne étroitement chaque séquence, nous permet aussi de percevoir le film comme un long glissando qui assure au discours une continuité d’une parfaite fluidité. Le travail de montage de Myriam Magassouba n’est évidemment pas étranger à cette fluidité : les raccords dans le mouvement sont si maîtrisés qu’on les oublie pour se laisser emporter par l’énergie qui anime tout le film. Et le train d’Alphaville qui soudainement traverse la nuit des sirènes mexicaines nous emporte avec lui pour nous rappeler notre besoin de rêver.

Chronique d’une ville est aussi un film de gestes : gestes quotidiens de la femme de chambre ou du maraîcher qui transporte les concombres du marché de Mexico ; gestes énigmatiques de la danseuse qui accaparent un espace sous le regard des deux mafiosi gominés ; gestes d’éloquence du guide qui raconte Griffintown sous le néon  éclatant de Farine Five Roses ; gestes magiques du jeune joueur de basket ou des danseurs du jardin public, mais aussi gestes combien banals, et pourtant glorifiés, de l’éboueur qui trie et charge les déchets de la ville.

La ville que veut célébrer le film de Nadine Gomez est un lieu habité : l’individu y trouve sa place, entre autres lieux dans ces plans magnifiquement ralentis de la foule mexicaine qui déambule le soir ou attend à un carrefour. Au besoin, le film s’arrête, le temps d’écouter la triste histoire du poulet et du coyote qui, mystérieusement racontée au téléphone à un interlocuteur anonyme par une « migrante » fraîchement débarquée à Mexico, est une autre façon de rattraper l’actualité.

Les hommes et les femmes que nous rencontrons dans Chronique d’une ville sont tous et toutes à la recherche de quelque chose : d’un « sentier » qui les emmènera loin de leur quotidien, d’un pays autre, voire d’un « nouveau moi », comme le dit si bien la voix d’une marcheuse nocturne dans Tokyo. Et tous, quelles que soient leurs appréhensions, peuvent toujours compter sur la solidarité spontanée de la ville et de ses citoyens, réunis pour une manifestation à Montréal ou pour une danse de rue à Tokyo, comme nous le suggère l’apothéose du film de Nadine Gomez.

[1] David Le Breton, Éloge de la marche, Paris, Éditions Métailié, 2012.


15 janvier 2026