Critiques

COMPARTIMENT N°6

Juho Kuosmanen

par Cédric Laval

Au-delà du Grand Prix du jury reçu lors du dernier festival de Cannes, Compartiment n° 6, de Juho Kuosmanen, a l’insigne mérite d’élargir notre champ de connaissance de la cinématographie finlandaise, trop souvent réduit, dans les dernières décennies, aux seuls films des frères Kaurismäki. Pourtant, le spectateur entendra très peu de finnois au cours du film, puisque l’action se situe en Russie où l’héroïne d’origine finlandaise, Laura, entretient une liaison avec une intellectuelle locale, Irina. Dans la scène d’ouverture du film, située pendant une fête chez Irina, Laura apparaît en décalage avec la société joyeuse qui l’entoure : quelqu’un la reprend lorsque sa prononciation russe fait défaut, elle s’isole dans une chambre où la rejoint son amante pour une étreinte furtive, la remarque d’un invité laisse deviner une pointe de jalousie méfiante à son égard. Il faudra l’irruption d’une chanson incongrue, le hit français des années 1980Voyage, voyage, pour que le décalage s’amenuise un peu. Il n’est pas innocent que ce soit d’une chanson étrangère que naissent les rapprochements, dans cet univers où l’Autre est considéré avec méfiance, de même que les paroles invitant à voyager et visiter « l’espace inouï de l’amour » prennent une valeur programmatique pour Laura, qui embarque dans un train à destination de Mourmansk afin d’aller observer des pétroglyphes multiséculaires.

Structuré par la trajectoire du voyage, qui confine les personnages dans une unité de temps et de lieu propice au développement de l’histoire, le film ne se distingue pas, de prime abord, par une construction narrative originale. L’impression de déjà vu est accentuée par l’apparition du second personnage principal, Vadim, un jeune homme russe qui rejoint un chantier minier à Mourmansk et partage le même compartiment que Laura. Dès leur première rencontre, l’incompatibilité entre les deux voyageurs est patente, surtout du point de vue de Laura, qui ne supporte pas les remarques déplacées d’un compagnon de voyage en état de semi-ébriété. Elle songe même à interrompre son voyage lors d’une étape du train à Saint-Pétersbourg, avant de se raviser sur les conseils d’Irina. Dès lors, l’enjeu principal du récit consistera à rapprocher ces deux individus que tout oppose. Le simple énoncé de cet enjeu prend l’allure d’un poncif narratif, tant le cinéma regorge d’exemples de couples mal assortis, amenés à s’apprivoiser au fil des événements. Le film assume pleinement le risque du cliché en jouant des stéréotypes ethnologiques qui correspondent surtout au regard de l’étranger sur la Russie contemporaine (l’ivresse facile où se noie la mélancolie, les employés acariâtres peu enclins à aider les clients…). Le voyage devient, pour Laura, l’occasion de remettre en question sa vision étriquée des êtres et des choses, surtout lorsque les circonstances mettent à mal ses intuitions premières : une virée nocturne lors d’une étape prolongée du train dans une petite ville de province l’amènera à lâcher prise en faisant confiance à Vadim, tandis que sa rencontre fortuite avec un compatriote finlandais se révèlera moins prometteuse que prévue…

Si l’on adopte cette perspective d’un film qui cherche à déconstruire les clichés pour approfondir le regard sur l’Autre, le train qui plonge au cœur de la Russie suit une trajectoire métaphorique aussi bien que réelle. La mise en scène nous fait traverser les différentes classes de voyageurs / de la société à travers des couloirs étroits, et le resserrement contraint du cadre épouse le regard de Laura, confinée dans un espace (dans un point de vue) qui l’oppresse. À l’intérieur même de ce train, le compartiment numéro 6, qui donne son titre au film, est une cellule dont Laura se libère à travers des échappées qui enrichissent sa perception de Vadim et de la Russie : le jeune homme intervient pour éloigner un importun qui agressait verbalement Laura, des travailleurs en train de festoyer lui offrent de l’alcool sans rien demander en retour… La force centrifuge du scénario travaille sur le double niveau de l’espace (les personnages cherchent à fuir un compartiment et des couloirs trop étroits) et des clichés (Laura apprend à sortir des cases stéréotypées dans lesquelles elle a enfermé Vadim pour accéder à une certaine vérité de son être). Au final, le plus beau personnage du film, le plus riche et le plus opaque, est bien celui du jeune Russe, qui révèle peu à peu sa douceur et sa générosité, une fois tombé le rempart de l’ébriété. Au terme du voyage entrepris par Laura, ce ne sont pas les pétroglyphes (d’ailleurs rejetés dans le hors champ) qui retiendront son attention, ni celle du spectateur, mais bien une échappée dans le blizzard, incroyable séquence où Laura et Vadim roulent dans la neige, escaladent une épave, les mains et le visage rougis par le froid et le bonheur d’être ensemble…


23 février 2022