Critiques

Corpus Christi

Jan Komasa

par Rose Normandin

Pour se rafraîchir la mémoire ou pour faire un résumé simpliste à ceux qui n’ont pas (ou jamais) fréquenté les bancs d’église, on se rappellera que l’évangile selon Jean raconte qu’en offrant pain et vin à manger aux hommes, symboliquement rapporté à sa propre essence (parce que le cannibalisme n’est pas particulièrement encouragé par la religion chrétienne), Jésus proposait une communion entre Dieu et ses disciples. Ces derniers seraient alors touchés par la grâce divine, faisant cohabiter les deux essences, spirituelle et réelle. « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui. Comme le Père qui est vivant m’a envoyé, et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi. C’est ici le pain qui est descendu du ciel. » De cette façon, par son titre, Corpus Christi, le troisième film de Jan Komasa (après Suicide Room, 2011, et Warsaw 44, 2014) annonce la quête spirituelle de ses personnages.

On ouvre donc sur un atelier de menuiserie (la référence biblique est mignonne) dans un centre de détention juvénile. Il y fait sombre. L’instructeur aboie ses directives. Les jeunes hommes ont le regard éteint. Puis, une diversion, les garçons sont laissés à eux-mêmes pendant quelques instants. Pendant que Daniel (Bartosz Bielenia) fait le guet, le reste du groupe en profite pour faire passer un mauvais quart d’heure à un codétenu. Il apparaît clair que le lieu laisse peu de place à la compassion et que son climat de violence se resserre autour de Daniel. Heureusement, son incarcération prendra bientôt fin et une opportunité d’emploi l’attend dans une scierie en Pologne rurale, même si celui-ci aurait préféré s’inscrire comme séminariste, chose presqu’impossible lorsqu’on est doté d’un passé criminel. Son arrogance et un curieux concours de circonstances (les voies impénétrables du Seigneur ?) le pousseront néanmoins à remplacer le banc de scie par une chemise cléricale, pour officier au village pendant quelques semaines.

Grâce à un don inné, bien que non conventionnel, pour s’adresser à ses paroissiens, Daniel accompagnera ceux-ci lors des petits et grands moments de la vie, mais surtout il aidera les villageois à traverser le traumatisme collectif qui les habite et peut-être, réussira-t-il à les emmener à exorciser leur douleur. Alors que le ton pourrait devenir gentil en nous présentant les membres de cette communauté attachante, ce qui transformerait le film en une sorte de Sister Act hardcore, Corpus Christi choisit plutôt de se plonger davantage dans ses questionnements moraux. Se déploie alors devant nous une étude habile sur la spiritualité et sur les sources imparfaitement humaines des élans divins.

Pour ce faire, Komasa fait appel à deux choses. D’abord, le travail de sculpture de la lumière fait par Piotr Sobocinski Jr. qui impose une présence céleste à la composition des plans, créant une certaine impression de personnification de Dieu, alors que Daniel s’enfonce de plus en plus profondément dans son mensonge. Ensuite, il y a le regard troublant de Bartosz Bielenia, dont Komasa a compris toute la portée et qui, surveillé de près par la caméra de Sobocinski, donne au visage androgyne de l’acteur tantôt des airs de pureté sainte, tantôt de détermination glaciale. Le charisme de Bielenia porte l’enjeu dramatique du film, confirmant le choix judicieux du réalisateur.

Inspiré en partie par un fait divers que le scénariste, Mateusz Pacewicz, avait couvert en tant que journaliste, le film explore certes la rédemption et le pardon, mais également les conditions rassemblées pour permettre à un tel subterfuge de se réaliser. Outre son commentaire sur la véritable notion de foi et de bonté chrétienne, le film est également une réflexion sur la Pologne moderne. Un peu comme l’avait fait Pawel Pawlikowski l’année dernière avec Cold War, le film confronte deux points de vue qui doivent apprendre à cohabiter pour construire du neuf : la Pologne de plus en plus laïque et celle qui porte encore les empreintes du communisme, celle pour laquelle la religion fait encore office de rempart et de régent. Ainsi, en revient-on au titre, qui fait peut-être justement référence à cette Pologne qui doit apprendre à faire rayonner de concert deux essences à prime abord dichotomiques.

Sobre et puissant, Corpus Christi est de ces films qui démontent les attentes pour se révéler un objet de méditation profonde.


2 mars 2020
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