Critiques

CRIMES OF THE FUTURE

David Cronenberg

par Sylvain Lavallée

Dans Dead Ringers (1988), l’un des jumeaux interprétés par Jeremy Irons s’émerveillait de la mutation du corps de sa patiente possédant un « cervix trifurqué ». Il proposait alors de lancer un concours de « beauté intérieure », détournant ainsi l’expression pour l’appliquer de façon littérale. Le futur non identifié dans lequel se déroule Crimes of the Future, l’excellent dernier film de David Cronenberg, répond au souhait du personnage : il y existe bel et bien un tel concours clandestin, qui récompense l’esthétique de corps développant de nouveaux organes internes. Sous bien des aspects, les jumeaux de Dead Ringers étaient des citoyens avant la lettre de cette société à venir, et ils seraient sans doute les spectateurs/collaborateurs idéaux pour Saul Tenser (Viggo Mortensen) et Caprice (Léa Seydoux), un couple d’artistes offrant des performances durant lesquelles elle opère sur le corps de son amant pour retirer et exhiber les organes étranges qui poussent en lui.

Écrit en 1998, soit entre Crash (1996) et eXistenZ (1999), Crimes of the Future s’inscrit dans la continuité de ces deux films : la sexualité associée aux plaies ouvertes rappelle les images les plus troublantes de Crash, et la manette servant à contrôler un appareil d’autopsie ressemble de près à celle utilisée pour le jeu de réalité virtuelle d’eXistenZ. Cronenberg renoue ainsi avec le body horror qu’il avait mis à l’arrière-plan de son œuvre depuis le début du millénaire, et avec les thèmes et motifs qui lui étaient associés : la technologie comme une extension du corps, la frontière floue entre organique et mécanique, la peur du changement, les techniques de contrôle, les virus/maladies/mutations, les conspirations, la dépendance… Il ne manque que l’hallucination se confondant au réel mais, quand le monde représenté tient déjà d’une vision qui pourrait être sortie d’une des dactylos-insectes de Naked Lunch (1991), peut-être que cela n’est pas nécessaire.

La complexité des images de Cronenberg tient entre autres à la double lecture que nous pouvons en faire : « Long live the new flesh ! », comme l’on disait dans Videodrome (1983), ou « la chair est morte, vive la chair ». Cette évolution de l’espèce humaine se vit comme un traumatisme détruisant tous nos repères, mais du moment qu’elle est acceptée, voire consciemment engendrée, la transformation devient aussi un outil politique de résistance, capable de s’opposer à une société cherchant à contrôler les corps. Crimes of the Future oscille entre ces deux pôles, en multipliant les perspectives antagonistes sur les mutations : celles, par exemple, d’un bureau gouvernemental servant à répertorier scientifiquement les nouveaux organes, d’un artiste présenté comme un rebelle refusant les changements subis par son corps, d’un groupe secret embrassant la nouvelle humanité en créant un système digestif capable d’absorber le plastique, ou par des slogans comme « surgery is the new sex ». Peut-être que la philosophie occidentale a longtemps erré en pensant le corps comme une simple enveloppe pour l’âme, en négligeant que nous sommes avant tout des êtres incarnés. Mais Cronenberg propose une lecture inverse poussée à l’absurde (ou à l’horreur, c’est selon), alors que les personnages de son film interrogent la matérialité des corps, comme si nos organes internes pouvaient nous livrer tous les mystères de l’humain (ce qui rappelle, encore, la posture des jumeaux de Dead Ringers).

Saul Tenser est d’ailleurs présenté comme un symbole religieux porteur de révélations : il s’habille comme un moine et, pendant ses performances, il s’expose tel un Christ nu. Ce contraste entre le masque au quotidien et la nudité sur scène suggère aussi que le corps comme outil d’expression est devenu caduc ; comme le dit Caprice, il faut plutôt chercher signification dans les entrailles. Cronenberg semble ainsi mettre en scène son propre travail de cinéaste à travers le couple d’artistes, mais il le fait avec un regard amusé prenant une certaine distance vis-à-vis de ses personnages. En effet, la froideur clinique souvent associée à son cinéma s’accompagne d’une bonne dose d’ironie et d’un grotesque assumé confinant à l’humour. Crimes of the Future ne fait pas exception, et les performances stylisées des acteurs en témoignent bien puisqu’elles nous donnent la curieuse impression d’être devant des interprètes maîtrisant parfaitement le jeu maladroit qu’on leur demande.

Kristen Stewart, par exemple, emprunte un débit rapide, elle fait montre d’une gêne extrême, ce qui, combiné à ses yeux marqués de maquillage noir, la réduit à la pire caricature d’elle-même. Mais dans le contexte de cette société future où la seule intériorité qui compte est celle des viscères, il n’y a aucune place pour une actrice associée à une forme de jeu renfermé, exprimant un mal-être interne, alors il ne reste d’elle que des tics crinqués à l’excès, une hyperexpressivité difficile à décoder. Sa performance est foncièrement comique, de même que celle de Viggo Mortensen, exceptionnel : dans des machines aux allures d’instruments de torture qui ressemblent à des amalgames disparates de membres humains, l’acteur se racle la gorge, grogne, gémit, se tord dans des rictus et des postures étranges qui semblent tenir autant du plaisir que de la douleur. « Body is reality », comme l’affiche un écran cathodique lors d’une performance de Saul et Caprice, un slogan qui peut s’appliquer aussi au cinéma de Cronenberg. Mais ce travail recherché sur les acteurs montre bien que, pour lui, cette réalité du corps ne se comprend pas uniquement en termes esthétiques.

Crimes of the Future : le titre est emprunté à l’un des premiers films de l’auteur, un moyen métrage de 1970 dans lequel les produits cosmétiques étaient à la source d’un virus ayant tué les femmes et créé des mutations chez les hommes. Malgré quelques similitudes, nous ne sommes pas devant une adaptation, mais ce rappel du passé confirme l’impression d’un film-somme faisant le pont entre hier et aujourd’hui, offrant une nouvelle variation ingénieuse et fascinante sur les thèmes chers au cinéaste. Crimes of the Future nous rappelle ainsi avec force ce que nous avions peut-être oublié dans les huit ans depuis le décevant Maps to the Stars (2014), c’est-à-dire que le cinéma de David Cronenberg est plus pertinent que jamais.   


2 juin 2022