Critiques

ARSENAULT ET FILS

Rafaël Ouellet

par Xavier Philippe-Beauchamp

Le portrait économique des régions dites périphériques au Québec se ressemble, de Havre-Saint-Pierre à Ville-Marie. Quand le tourisme saisonnier n’est pas au cœur des préoccupations, on recourt à l’exploitation des ressources naturelles pour faire vivre les villages. Pour la population déclinante et vieillissante, l’argent vient de ces industries qui permettent de faire rouler à longueur d’année la cantine, le gaz-bar et le magasin général : pêcheries, mines, pâtes et papier… et braconnage.

Dans Arsenault et fils, c’est dans un village à la croisée de la frontière du Maine et du Nouveau-Brunswick qu’on suit une économie illicite et ses contrecoups sur la municipalité. Dès les premières minutes, on découvre la mécanique des Arsenault. Garagistes sur trois générations, ils tirent surtout profit de leur amour de la chasse, qu’ils pratiquent que la saison soit ouverte ou non. Les femmes aussi sont de la partie : elles servent la viande de chasse sur un « menu secret » de la cantine dont les Arsenault sont aussi propriétaires et écoulent le reste du stock dans un réseau de distribution de particuliers et de restaurants. Au sein du clan, Anthony (Pierre-Paul Alain), le plus jeune de la famille, toujours assoiffé de nouvelles prises, s’oppose à son frère aîné, Adam (Guillaume Cyr), qui préférerait suspendre les activités illégales jusqu’à ce que la saison de chasse ouvre officiellement. Mais quand « la chasse à l’année longue » est transmise de père en fils, « travailler au garage à 15$ de l’heure » n’est pas alléchant.

Rafaël Ouellet poursuit donc l’exploration du Témiscouata qui traverse son œuvre. Connaître un endroit pour y avoir grandi et y retourner après une longue absence donne une acuité au regard que ne détiennent ni l’étranger ni le natif d’un lieu qu’il n’a jamais quitté. Ce regard, à son tour, permet de dépeindre certaines dynamiques trop inconfortables pour qui continue de les vivre au quotidien. Dans Arsenault et fils, le grand-père Armard (Julien Poulin) fait du chantage auprès du neveu de son meilleur ami, devenu garde-chasse. Armard se targue d’avoir toujours été bon pour le village : ne veille-t-il pas sur les enfants quand les femmes accouchent, sur les maisons quand les familles partent en voyage, sur les vieux quand ils tombent malades? Pourquoi donc les agents de la faune viennent-ils mettre leurs nez dans les affaires de sa famille?… Il serait bien dommage que sa bonhommie soit regrettée au village. Cette vision de la ruralité québécoise, où fourmillent des conflits larvés au sein des communautés, où deux visions de l’avenir d’un village s’opposent, rappelle certains récits de Lise Tremblay qui exploite la réalité de sa région natale pour créer (dans son cas, le Saguenay). Dans ses livres, des couples se séparent après que quelqu’un de la ville arrive au camp de chasse (La Héronnière) et une famille éclate lorsqu’elle découvre des pistes de loups près d’un village (L’habitude des bêtes). Des tensions similaires bruissent dans le village du Témiscouata tout au long du premier acte de Arsenault et fils. La rivalité entre les frères s’avive quand une nouvelle animatrice arrive à la Radio des frontières. Entre un triangle amoureux et des conflits de loyauté, la venue d’Émilie (Karine Vanasse) au village exacerbe les dynamiques de genre et éveille la dualité métropole-régions.

Généralement, l’intérêt de dépeindre la ruralité sous ces traits ne réside pas tellement dans les thèmes abordés – sans quoi le piège des lieux communs est trop difficile à éviter – mais dans le traitement réservé au langage. Chez Lise Tremblay les paroles tarissent à mesure que l’émotion monte. Les dialogues de Arsenault et fils contrastent cruellement avec ce devoir de réserve : tout le premier tiers du film s’évertue à traduire en dialogues les tensions familiales. Lorsqu’André (Luc Picard) se fâche contre Anthony, la scène s’étire en longueur et perd ainsi de sa force. Nous savons pourtant Luc Picard capable de partager la colère et la résignation avec bien moins de mots (pensons à 20h17, rue Darling). Il en va de même pour le jeu de Julien Poulin et de Micheline Lanctôt (qui interprète Irène, la grand-mère), sapé par une écriture trop crispée des dialogues. Un certain doute finit par nous habiter : ces durs à cuire tenteraient-ils vraiment de dénouer par la conversation leurs différends lorsque des problèmes policiers les assaillent ?

Heureusement, les rebondissements font vite oublier les dialogues mal ficelés et on plonge dans le suspense quand une balle trouve son chemin en pleine nuit pour tuer un protagoniste. À ce point-ci, Ouellet rompt avec un certain ton contemplatif qu’on a pu associer autant au cinéma d’auteur qu’aux récits ruraux : l’efficacité du suspense supplante l’exploration des mœurs familiales et le besoin de poésie. Si d’autres films ont choisi la pellicule granuleuse, les dialogues clairsemés et les teintes désaturées pour dépeindre la région comme un lieu qui ne sait pas faire le deuil de ses morts (Répertoire des villes disparues de Denis Côté, par exemple), Arsenault et fils opte pour l’esthétique du thriller. On tombe dans les couleurs franches, les enchaînements rapides, les images nettes et percutantes : l’ambiance est vert forêt quand on chasse en forêt ; rouge pompier quand on suit les pompiers. L’intérieur du garage qui sert de lieu de débitage est particulièrement poignant : entre quatre murs de métal cannelé et un plancher de béton, dans un éclairage néon, la gigantesque carcasse d’un orignal occupe tout l’espace et attend d’être débitée.

Omniprésente, la musique souligne également ce qu’il y a de rebondissements et de ressorts dramatiques dans le film. Dès qu’une nouvelle péripétie point, des percussions rapides (qui rappellent tantôt la caisse claire militaire, tantôt une podorythmie de danse traditionnelle) accompagnent la tension qui s’installe. De la même manière, quand une voiture se fait suivre nuitamment, le silence et la longueur de la scène auraient pu accentuer le sentiment d’une traque dans des lieux inconnus. Au lieu de cela, une série de grincements suppose une confrontation à venir. Le genre du film aura aussi orienté sa trame sonore : dans un film à suspense, on dirige souvent la compréhension, parfois même là où ce n’est pas nécessaire. Or, entremêlée à ces effets sonores, la musique colle aussi aux thèmes ruraux sous-jacents à l’intrigue : le soir de la Saint-Jean-Baptiste, Adam et Anthony sont accompagnés de chants parallèles. Tandis qu’Adam se fait bercer par un a capella des Hay Babies après avoir veillé le feu en tant que pompier volontaire, un groupe de contrebandiers prend du mush avec Anthony en chantant un western grivois. Les deux motifs de ce contrepoint sont ancrés dans la confluence des cultures canadienne-française, brayonne et acadienne qui traversent le Témiscouata, mais évoquent bien, dans les différentes manières d’habiter la région, les tensions au cœur du film. Ainsi la ruralité québécoise contemporaine dépeinte par Ouellet, faite d’action et de rebondissements, trouve sa trame sonore traversée de conflits et de contradictions avant de clore sur un nouveau « V’la l’bon vent », un point d’orgue qui rappelle le climax du film : « le fils du roi s’en va chassant / avec son beau fusil d’argent / visa le noir tua le blanc ».


17 juin 2022