Critiques

BENEDICTION

Terence Davies

par Sylvain Lavallée

« Je vis en m’attendant chaque jour à une catastrophe », confie Siegfried Sassoon (Jack Lowden) à sa femme, dans une scène de Benediction : la phrase rappelle l’une des nouvelles les plus poignantes d’Henry James, « La bête dans la jungle », dans laquelle le narrateur, John Marcher, craint depuis sa jeunesse qu’une bête le guette, et qu’un désastre de forme inconnue ne finisse par marquer sa vie. Dans les dernières lignes du récit, il est saisi par un éclair de lucidité horrifiante, alors qu’il comprend que la bête l’a déjà happé il y a longtemps, lorsqu’il redoutait tant la perte qu’il a laissé passer la vie qu’il aurait aimée et qui était pourtant à sa portée. Qui sait si Terence Davies a bel et bien voulu faire référence à James, mais le lien est éloquent puisqu’un même sentiment de mélancolie, porteuse d’une douleur souvent insupportable, traverse les deux œuvres.

Après Emily Dickinson dans A Quiet Passion, Davies s’est donc tourné pour son dernier film vers un autre poète, Siegfried Sassoon. Leurs vies ne sauraient être plus distinctes : Dickinson a passé la majorité de sa vie enfermée dans sa maison, alors que Sassoon a été soldat pendant la Première Guerre mondiale, puis objecteur de conscience véhément à partir de 1917, ce qui poussa l’armée à l’interner dans un hôpital psychiatrique militaire (sous prétexte qu’il aurait été atteint de neurasthénie). À sa sortie, il a entretenu de multiples relations amoureuses avec des hommes du milieu artistique anglais (notamment l’acteur et compositeur Ivor Novello, interprété dans le film par Jeremy Irvine), jusqu’à son mariage en 1933. Mais sous la caméra de Davies, les deux poètes apparaissent comme des variations de John Marcher – dans le cas de Sassoon, moins parce qu’il vit dans la peur que parce qu’il se dit incapable de rencontrer les autres, qu’il voit comme une énigme insoluble. À travers ces personnages prisonniers d’un tourment intime, existant dans les marges d’un monde qui leur semble lointain, il est difficile de ne pas voir une forme d’autoportrait de la part du cinéaste, dont le cinéma a toujours été éminemment personnel, depuis ses premiers essais autobiographiques (Distant Voices, Still Lives et The Long Day Closes). Car c’est son propre rapport au cinéma que nous retrouvons à travers Dickinson et Sassoon, A Quiet Passion comme Benediction méditant sur la mémoire et la perte, l’art et le temps, thèmes chers au cinéaste.

La première scène de Benediction condense à elle seule le projet du film : dans une salle de spectacle s’apprêtant à présenter Le sacre du printemps de Stravinski, nous entendons la voix de Sassoon qui récite un poème commentant cette soirée. Peu à peu, ses mots dérivent vers les préparatifs militaires de l’Angleterre, prête à s’engager dans la Première Guerre mondiale, alors qu’à l’image, un travelling part des spectateurs pour se diriger vers la scène, où les rideaux s’ouvrent non sur le ballet attendu, mais sur des images d’archives illustrant le poème. Comme toujours chez Davies, la caméra se déplace pour suivre une pensée qui se promène dans le temps, jamais fixée à un moment ni à un endroit précis. La structure inhabituelle du film participe de la même idée, le récit empruntant pour l’essentiel une structure chronologique, mais se lançant parfois vers l’avenir, vers un Sassoon en fin de vie (joué par Peter Capaldi); des sauts dans le temps qui viennent souligner ce qui change (les convictions antiguerres font place à des doutes menant à une conversion tardive au christianisme) et ce qui persiste (une rupture amoureuse demeurant aussi douloureuse trente ans plus tard).

À plusieurs reprises, les archives s’interposent ainsi dans le récit, parfois par des coupures brusques, parfois en se fondant au décor, ce qui déclenche chaque fois la poésie, cherchant à faire sens de ce traumatisme. Si au premier abord Benediction semble illustrer la poésie de Sassoon de façon un peu trop littérale, Davies complexifie finalement notre rapport aux archives, qui corroborent la valeur de témoignage de la voix du poète, alors qu’à l’inverse celle-ci teinte notre regard se posant sur ces images historiques. Dans Distant Voices, Still Lives et The Long Day Closes, les souvenirs personnels s’articulaient autour du chant en famille et de l’expérience du cinéma, des moments de communion et de rassemblement suspendus dans le temps, permettant d’échapper momentanément à la solitude. Ces films étaient pensés du point de vue d’un personnage spectateur mais, à travers ses deux films biographiques, le cinéaste présente plutôt celui du créateur : l’art comme une mémoire collective portée par la vision singulière de l’artiste, cherchant aussi à fuir une solitude implacable en l’exaltant dans ses œuvres.

Comme A Quiet Passion, Benediction fonctionne par contrastes, le film faisant la part belle à l’humour, notamment lors de soirées mondaines où les personnages rivalisent de mesquinerie en se dissimulant derrière le flegme britannique. D’abord l’occasion de joutes spirituelles, cette cruauté finit par devenir trop mordante et, à mesure que s’accumulent les déceptions et les échecs, Sassoon gagne en aigreur et en colère, à l’instar de Dickinson, les deux personnages suivant une courbe narrative très similaire : celle d’un désenchantement progressif envers un monde qui leur devient trop hostile. La performance de Lowden est d’ailleurs exceptionnelle, alors qu’il joue le charme et l’aisance de Sassoon tout en exprimant de façon sous-jacente la part de détresse qui ne le quitte que rarement, et qui finit par éclater dans un épilogue bouleversant (qui n’est pas sans rappeler, dans sa souffrance infinie, la finale de la nouvelle de James).

Benediction nous laisse savoir très tôt que son personnage ne trouvera jamais la vérité et la paix de l’âme qu’il dit chercher, sinon lors de moments éphémères, entre autres deux relations amoureuses prometteuses qui se termineront trop vite, de la même façon, autour d’une chaste poignée de main qui s’éternise. Chez Davies, tout semble déjà perdu, le temps ne fait qu’éroder la beauté pour ne conserver que la souffrance, d’où l’importance d’un art capable de rendre compte de la perte, moins pour défier le temps que pour témoigner de son passage. Mais le cinéaste nous invite avant tout à nous souvenir des quelques moments de beauté que la caméra semble vouloir retenir à elle : ces poignées de mains déchirantes, ou l’image de deux corps nageant sous l’eau, une promenade en voiture dans les ténèbres… Et, surtout, la poésie de Sassoon, que Benediction nous permet de réentendre (ou de découvrir) en illuminant l’âme qui l’anime.


2 juillet 2022