Critiques

MONEYBOYS

C.B. Yi

par Gérard Grugeau

Le cinéaste sino-autrichien C.B. Yi est un nouveau venu sur la scène internationale. Remarqué en 2021 dans la section Un certain regard à Cannes, son premier long métrage est aujourd’hui à l’honneur sur la plateforme MUBI et Moneyboys vaut certainement le détour tant cette chronique des rêves brisés se déroulant en Chine dans le milieu de la prostitution masculine est portée par un réel désir de cinéma. Un désir sans doute encore sous influence (le réalisateur a été formé à l’école de Michael Haneke), mais à l’écriture suffisamment riche et assurée pour susciter l’intérêt. Envoûtant, nimbé d’une mélancolie qui gagne en ampleur, Moneyboys nous happe et nous propulse vers un dénouement hors du temps où la vie semble soudain reprendre ses droits alors que nous quittons à regret des personnages qui ont, sous nos yeux, frôlé le bonheur pour s’en détourner aussi vite de peur que le destin ne le leur ravisse à jamais.

Le confucianisme qui imprègne encore la pensée et les traditions chinoises irrigue Moneyboys, à l’image du motif de l’eau qui traverse le paysage dès l’ouverture. Il y a là sans doute, dans ce flux omniprésent, le symbole d’une philosophie morale dont la source intarissable conditionne les humains en les condamnant à mener une existence vertueuse et droite. Échoué à la ville, Fei (Kai Ko) se sent redevable envers les siens. Pour subvenir aux besoins de sa famille restée au village, il se prostitue, ce qui lui vaudra très vite d’être rejeté pour ses comportements jugés immoraux. Tout est transaction dans Moneyboys : le sexe tarifé entre hommes au premier chef, mais aussi l’argent que l’on brûle dans les temples et les cimetières par respect pour les morts à qui l’on demande protection. Victime de cette piété filiale à double tranchant, Fei pliera sous les codes sociaux, laissant échapper au passage l’amour qui frappera deux fois à sa porte. D’abord sous les traits de Xiolai (J. C. Lin), un autre garçon prostitué devant lequel il prendra la fuite dans la foulée d’une rixe aux conséquences dramatiques pour son amant… puis de Long (Bai Yufan), un cousin venu le rejoindre à la ville pour épouser son mode de vie et lui déclarer sa flamme. La notion de sacrifice et de renoncement à soi-même devient ainsi chez Fei le fil conducteur d’une vie d’incomplétude qui ne peut laisser dans son sillage qu’insatisfaction et amertume.

Ce sentiment d’échec s’exprime toutefois bien au-delà de ce trio d’amants à la destinée tragique car, chez C.B. Yi, les trajectoires individuelles sont liées aux dynamiques sociales. Tourné à Taïwan mais censé se dérouler en Chine continentale, Moneyboys met en scène une génération confrontée aux incompréhensions générationnelles dans une société aux mutations aussi rapides que dévastatrices. Le cinéaste orchestre ainsi des scènes de groupe où les frustrations accumulées sont mises à nu, traduisant une profonde solitude sur fond d’errance sentimentale et de déliquescence des liens sociaux. De fait, ces séquences chorales tournées en plans fixes – le mouvement reste confiné à l’intérieur du cadre – créent un état de latence qui redonne au réel un relief saisissant. On peut voir dans cette approche l’empreinte du cinéma de Hou Hsiao-hsien, empreinte qui se fait encore plus marquante dans la séquence du repas au village où Fei essuie la condamnation sans appel du patriarche de la famille pour ses activités licencieuses. L’écriture dramaturgique se concentre alors sur la tension interne du plan et la profondeur de champ où finit par éclater la violence physique tenue jusque-là à distance. Entre inertie et vélocité se noue ainsi un autre rapport au narratif.

Plus généralement, Moneyboys privilégie de longs plans séquences savamment structurés où les protagonistes sont souvent filmés en retrait, cette légère mise à distance permettant au spectateur de voyager dans le plan. Ce parti pris confère à la mise en scène une rigueur et une force propices à l’émergence d’une émotion durable. Et quand l’image se fait fixe (notamment pour les scènes entre Fei et ses clients), la caméra capte une intimité souvent douce où se cristallisent l’essence des rapports mercantiles et l’isolement des personnages enfermés dans la glaciation de leurs sentiments.

Enfin, on ne saurait parler de Moneyboys sans évoquer son très bel épilogue où, saisis dans les lumières scintillantes d’une discothèque aux couleurs saturées, Fei et Long dansent en s’abandonnant à une énergie nouvelle qui les submerge. Cette scène arrive comme en écho à une séquence antérieure où les corps incomplets ne parvenaient pas à se rejoindre. Grâce à cette épiphanie d’un temps fantasmé, d’une revanche sur le destin qui rappelle le dénouement de Beau travail chez Claire Denis, une vérité nue émerge à la faveur de laquelle le film semble soudainement rendu à sa part de luminosité. Les corps se libèrent d’une vie non vécue pour enfin accéder à une spontanéité d’être qui nous prend autant au dépourvu que les protagonistes. Par cette fuite dans l’imaginaire, C.B. Yi renforce l’idée selon laquelle le cinéma est avant tout du temps. Pour Fei et Long, tout n’aura été que passage, transition entre des lieux, des affects et des états vacillants. Et si l’émotion nous étreint à ce point sous les néons de la discothèque, peut-être est-ce parce qu’à la lumière du parcours erratique des personnages, le temps prend alors une épaisseur singulière : celle d’un temps implacable qui se révèle par ce qu’il engloutit.

Moneyboys est actuellement disponible sur MUBI.

 


1 juillet 2022