Critiques

UNE HISTOIRE D’AMOUR ET DE DÉSIR

Leyla Bouzid

par Gérard Grugeau

La séquence d’ouverture du film se veut programmatique. Une forme abstraite se meut derrière une vitre dépolie embuée qui semble l’emprisonner. Peu à peu, l’image se précise pour révéler un homme prenant sa douche. Puis, la caméra franchit le vitrage et filme de dos un corps qui se sèche. Autour de cette forme abstraire soudain si présente et érotisée va se déployer la trajectoire d’Une histoire d’amour et de désir : faire advenir à l’écran la concrétude d’un corps masculin, la matérialité d’une chair vibrante source de désir et de jouissance, mais encore prise dans le carcan des interdits.

Présenté en clôture de la Semaine de la critique à Cannes en 2021, Une histoire d’amour et de désir est le second long métrage de Leyla Bouzid (À peine j’ouvre les yeux, 2015) jeune cinéaste issue de La Fémis – et de la Sorbonne où elle a étudié la littérature. Elle est par ailleurs la fille de Nouri Bouzid dont les filmsL’homme de cendres, Les sabots en or et Bezness ont marqué le cinéma tunisien des années 1980-1990 et valu à son auteur emprisonnement et agression. Précisons que cette filiation n’a rien d’anodin tant elle met à nu chez la fille et le père une même sensibilité exacerbée qui sait filer et dévider avec délicatesse l’écheveau de l’intime, du politique et du social. En plus de mettre de l’avant, ici, un cinéma au féminin qui ne craint pas de filmer le corps masculin comme objet de désir.

Ce corps en quête d’exutoire, c’est celui d’Ahmed, jeune banlieusard des cités né de parents algériens (intense Sami Outalbali dont le regard de braise traduit tous les émois intérieurs), qui rencontre à l’université Farah, une jeune Tunisienne bohème au charme déluré (Zbeida Belhajamor, débordante de naturel et de sensualité). Tous les deux suivent un cours de littérature comparée dont le corpus peu exploré traite de la poésie arabe classique, et notamment des multiples variations des états amoureux et érotiques portés par des auteurs anciens (Nizami, Ibn Arabi, Cheikh Nefzaoui) qui ont fortement influencé la littérature occidentale. C’est à la croisée de ces courants écartelés entre le chant de l’amour pur et celui des plaisirs de la vie et de la chair que va se jouer la relation tourmentée d’Ahmed et de Farah. Tout en tension entre ces deux pôles binaires, Une histoire d’amour et de désir est un récit d’initiation, le passage heurté d’une histoire d’amour platonique, proche parfois d’un rapport au divin et à la transe mystique (voir la danse d’Ahmed lors d’une fête de famille), à un espace encore incertain où le désir brûlant devient loi et « la jouissance se fait ordre ». Fluide, la mise en scène de Leyla Bouzid excelle dans l’observation de ces subtils glissements entre des états qui s’entrechoquent et creusent le manque chez les amoureux alors qu’Ahmed et Farah essaient de s’apprivoiser au-delà des déterminismes sociaux et des codes culturels qui façonnent leur existence.

Si la littérature est pétrie de désir, le cinéma entend ici prendre le relais de ces textes fondateurs d’une culture traversée par un imaginaire érotique méconnu (« la belle époque », dira le père d’Ahmed) s’inscrivant en porte-à-faux de tous les obscurantismes religieux qui emprisonnent les esprits, engoncent les corps et encouragent les conservatismes de la pensée et autres replis identitaires. Dans son exploration d’une sexualité masculine en quête d’épanouissement, Leyla Bouzid s’appuie sur un réalisme social finement observé, mais elle cultive aussi les échappées oniriques où l’esprit des textes anciens vient contaminer le rapport tremblé qu’Ahmed entretient encore avec l’émergence de son désir. Sous sa caméra sensuelle, les livres se font chair et invitent à la rencontre du fruit convoité. Et peu à peu, les barrières mentales tombent, ouvrant la voie à l’abandon et à l’ivresse. On regrettera à ce chapitre que l’écriture de la cinéaste ne se montre pas plus audacieuse pour rendre hommage à une période littéraire en rupture avec les canons traditionnels et résonner ainsi davantage avec le présent.

Parallèlement, le film se risque sur un autre terreau fertile en révélations qui vient densifier et nuancer un scénario parfois balisé à l’excès. De fait, Une histoire d’amour et de désir se construit – c’est même une de ses principales assises dramatiques – dans de constants allers et retours entre l’ici et l’ailleurs, convoquant au passage les fantômes du grand récit politique de l’immigration et les frictions du présent. Chez Leyla Bouzid, l’ici et l’ailleurs est multiple, protéiforme. S’y télescopent le pays d’origine (les immigrants algériens de la première génération que sont les parents d’Ahmed, avec un père déclassé, ancien journaliste devenu chômeur) et Paris (le lieu des appartenances multiples pour les enfants nés sur le territoire français), mais aussi Paris et la banlieue, le passage entre des espaces hétéroclites aux classes sociales bien marquées (les deux protagonistes se qualifient d’ailleurs de « bourge » et de « zmigri ») qui se côtoient de loin et peinent à se rencontrer. La cinéaste filme les travailleurs du matin et de la nuit, le choc des générations où se jouent l’émancipation d’une jeunesse en quête de nouveaux codes et, plus encore, la soif d’émancipation des filles réfractaires à toute emprise patriarcale. Sans oublier de débusquer au détour la puissance aliénante du regard social qui tend à contrôler les comportements des jeunes de la cité.

C’est donc dire que le film de Leyla Bouzid embrasse plus large qu’il n’y paraît, car il atteste d’un regard qui voyage entre plusieurs mondes et rend compte de la complexification des identités arabes. S’il parvient à faire émerger à l’écran la force irrépressible du désir charnel en proposant une représentation de la sexualité masculine qui échappe au cliché habituel de la virilité dominante, il dessine aussi par la mosaïque de personnages secondaires qu’il met en scène un riche paysage sociologique où se jouent plus globalement au présent les difficiles aménagements entre le désir et la Loi, l’affirmation de soi et la victimisation, et donc l’avenir d’un vivre-ensemble apaisé. Le regard caméra dont nous gratifie Ahmed dans le dernier plan ne nous dit pas autre chose : au-delà du plaisir charnel assouvi s’ouvrent de nouvelles perspectives, celles du rapport à l’altérité et d’un ardent désir de communauté.


22 juin 2022