Critiques

Dancing Arabs

Eran Riklis

par François Jardon-Gomez

Eran Riklis, réalisateur juif israélien, bien connu ici pour La fiancée Syrienne (grand gagnant du Festival des films du monde en 2004) et Les citronniers (2008), présente avec Dancing Arabs une adaptation de deux livres autofictionnels du journaliste arabe israélien Sayed Kashua, qui signe lui-même le scénario. Contrairement à ce que le titre laisse entendre – référence à une expression injurieuse pour désigner les Palestiniens d’Israël durant la Guerre du Golfe en 1991 –, le film de Riklis n’est pas provocateur, mais bien un feel good movie et un récit d’apprentissage somme toute assez conventionnel; le réalisateur s’est d’ailleurs longuement expliqué sur sa volonté de faire un film rassembleur, plaisant et qui pourrait toucher une audience aussi large que possible.

Le film débute en 1982, à une époque où on peut encore espérer une réconciliation entre Israël et la Palestine. Eyad, brillant élève arabe, habite Tira, une ville du Triangle. Démontrant dès son plus jeune des facultés intellectuelles impressionnantes, et malgré sa situation familiale et politique, il est admis dans un des plus prestigieux internats de Jérusalem. Eyad vivra, évidemment, des difficultés d’intégration lorsqu’il y entrera, entre l’intimidation et le racisme (il est le seul arabe de l’école, même si 20 % de la population du pays l’est). Heureusement servi par son intelligence et sa débrouillardise, Eyad réussira à s’intégrer petit à petit, d’une part en se faisant une copine juive, Naomi, et d’autre part en devenant ami avec un Israélien souffrant d’une maladie dégénérative, Yonatan, qu’il rencontre dans le cadre d’une activité de tutorat.

On retrouve sans conteste la patte de Riklis, qui cherche encore ici à jeter des ponts entre les cultures, à réunir ceux qui s’opposent, envers et contre tous – en témoigne par ailleurs la fiche technique du film qui réunit Juifs et Palestiniens  au sein de la même équipe. Le cinéaste a choisi, comme souvent dans son œuvre, d’alterner entre les tons, passant du rire aux larmes, et inversement. Or, si les premières quinze minutes sont effectivement très drôles (peut-être portées par l’insouciance de l’enfance, qui permet de mettre à distance la dureté de la situation politique, comme lorsque Eyad demande innocemment à son camarade de classe, juif, s’il veut « jouer à Arafat et Sharon »), le récit verse plus directement dans le dramatique par la suite. Lorsque le rire revient, il est moins efficace, donnant l’impression d’un film qui ne sait plus sur quel pied danser.

Surtout, rapidement, Dancing Arabs donne l’impression que les personnages demeurent sous-développés, un peu trop lisses et évidents, particulièrement en ce qui concerne les femmes : la mère et la grand-mère d’Eyad, mais également la mère de Yonatan, Edna. Les motivations des deux mères restent toujours incertaines, comme s’il suffisait qu’elles soient des mères aimantes pour justifier chacune de leurs réactions, tandis que la grand-mère joue l’inévitable rôle de guide spirituelle qui aura une influence importante sur le jeune Eyad. Trop de personnages secondaires – comme les deux frères d’Eyad, qui servent essentiellement d’éléments de décor – manquent de consistance pour que le film se tienne. S’installe alors un décalage problématique entre l’ambition de Riklis de sortir des clichés entourant le conflit israélo-palestinien et les personnages archi-typés qu’il fait évoluer dans un schéma relativement convenu.

Dancing Arabs regorge pourtant de potentiel en développant les thèmes de l’identité culturelle, de la transmission, de l’histoire et de l’héritage. Ils s’expriment notamment dans le nœud du film, composé de deux scènes intenses : dans la première, Eyad expose, dans un cours de littérature, les clichés inhérents à la littérature israélienne à l’endroit des personnages arabes, caractérisés par l’animalité et la sexualité pure et brute, le fantasme sexuel par excellence tabou. Si cette scène démontre la vigueur et l’intelligence du caractère d’Eyad, elle témoigne également de la position difficile que tente de tenir le film, entre développement intimiste et didactisme politique. La scène suivante, où Eyad transporte Yonatan dans son lit (dans une posture qui évoque la pietà), renforce ce sentiment : on sent que la relation de ces deux jeunes hommes liés par l’amitié sous-tend un commentaire sur les relations israélo-palestiniennes, sans que le film n’ose l’exposer clairement.

Le discours sur la réconciliation parsemée d’embûches devient alors plus fort que la charge émotionnelle des scènes, comme si le didactisme minait perpétuellement de l’intérieur la force de l’histoire. Riklis, cherchant à montrer comment des êtres faillibles tentent de vivre leur vie tout en étant conditionnés, malgré eux, par un conflit qui dépasse leur propre individualité, semble pris dans le même paradoxe. Ainsi des incursions, ici et là, d’affiches ou collants en arrière-plan au slogan univoque (« Arab! Don’t even think about a jewish girl ») tandis qu’on nous montre Eyad tentant, au téléphone, tentant d’organiser sa prochaine rencontre clandestine avec Naomi. Au lieu de renforcer la puissance évocatrice, ces éléments ne font que redoubler ce que le récit avait déjà montré auparavant.

Surtout, si le film tente de jeter des ponts entre les deux communautés, le commentaire final semble tout de même inviter à une plus grande ouverture envers les Palestiniens – si Eyad veut s’intégrer et réussir dans la société israélienne, il doit masquer et renier, même légalement, son identité arabe – tant et si bien qu’on regrette que Riklis et Kashua n’aient pas réussis à donner plus de couleur à ce film aux ficelles grossièrement tirées qui se révèle finalement ni complètement nuancé, ni complètement intimiste, ni complètement politique. En somme, ce que Dancing Arabs gagne en volonté de réconciliation, il le perd en force de frappe.

 

La bande-annonce de Dancing Arabs


14 mai 2015