DANS LA FORÊT
Pascale Ferland
par Robert Daudelin
Pascale Ferland n’a pas fini de nous surprendre. Après avoir célébré les patenteux de villages (L’immortalité en fin de compte, 2003), visité les éclopés de l’ex-URSS (L’arbre aux branches coupées, 2005), célébré un cinéaste (Adagio pour un gars de bicycle, 2008) et une icône de la chanson (Pauline Julien, intime et politique, 2018), elle nous fait la proposition suivante : « approcher la forêt autrement – non pas comme une ressource, mais comme un espace vivant, habité, partagé ».
D’Abitibi en Gaspésie, de Charlevoix au Lac-St-Jean, en passant par la Côte-Nord, Dans la forêt est donc une invitation à redécouvrir un lieu fabuleux et ses habitants. Voyage de découvertes, le film de Pascale Ferland est d’abord une expérience intime, voire spirituelle : un questionnement sur nos liens avec la nature et les animaux.
Composante essentielle du territoire québécois, la forêt est malmenée depuis longtemps, abusée par ceux qu’elle enrichit ; ses habitants voient leur espace vital se rétrécir et la maladie les menacer[1]. Pour dire tout cela, la cinéaste fait appel à des habitués des lieux : Autochtones, complices de la forêt depuis des millénaires, scientifiques qui s’inquiètent de sa survie, soignants qui veillent au bien-être des animaux et chasseurs écolos qui militent pour une chasse traditionnelle ordonnée. Comme une visite en famille au chevet d’une grande malade.
La caméra de Pascale Ferland habite la forêt, fouille son sol, cherche les repaires de ceux qui y vivent. Si l’auto des inventoristes d’oiseaux nous rappelle qu’il y a une ville quelque part derrière les épinettes, c’est la forêt qui est le seul décor du film, son univers. La caméra pénètre dans l’intimité de la forêt, y fait littéralement son nid : une sorte de complicité rare s’installe entre la cinéaste et la nature, une complicité qui nous implique dès les premiers plans du film. Cette intimité tient beaucoup à la qualité des intervenants que la cinéaste a mobilisés ; tous ont un rapport amoureux avec la nature et un respect profond de la forêt : la bryologue célèbre les richesses de la mousse qui tapisse le sol humide, le militant écologiste s’allonge sur la terre pour mieux photographier la fleur minuscule du Calypso, la naturaliste passionnée connaît et partage les états d’âme de la forêt.

Célébration sylvestre, Dans la forêt est aussi un film militant qui met en cause les politiques gouvernementales libérales et l’usage abusif qu’en fait l’industrie forestière (coupe à blanc, reboisement douteux, réseau routier destructeur). Et, plus largement, il interroge « notre façon d’habiter le territoire » (les mots de la cinéaste). Plus d’un intervenant – même le jeune travailleur forestier du Lac-St-Jean qui vit de cette exploitation – dénonce les méfaits du reboisement et les conséquences dramatiques pour l’environnement de la monoculture (épinettes et sapins) massivement pratiquée. Exploitation anarchique et choix du court terme sont ici les ennemis féroces de la biodiversité. Le signal d’alarme est clair et tragique : la forêt ne se renouvelle pas et nos enfants ne verront pas d’arbres adultes.
Comme les arbres, dont on ne permet plus la diversité, les animaux sont les victimes de l’exploitation de la forêt, leur habitat naturel : le caribou, symbole de la culture et de l’identité autochtone, refoulé dans de véritables camps de concentration, est menacé de disparition ; l’orignal – comme on le voit dès la séquence d’ouverture du film – est affligé par des tiques dont la présence massive est favorisée par le climat humide des coupes forestières ; même les grenouilles de Gaspésie sont en danger.
Dans la forêt est aussi l’occasion de nous rappeler l’importance de la culture autochtone, son savoir traditionnel et son héritage quand on évoque nos liens avec la nature. L’émouvant témoignage de Michaël Paul, chanteur innu de Mashteuiatsh, au Saguenay–Lac-St-Jean, est un moment de pure poésie que prolonge le beau texte d’Émilie Monnet qui donne voix à la forêt.
Si Dans la forêt nous interpelle aussi éloquemment, c’est, comme déjà mentionné, que son discours adopte le mode intime, faisant de nous des complices, nous incitant à « tomber en amour » avec la forêt. Ce sentiment d’être « dans le coup », de partager un grand voyage, est le résultat patent d’un réel travail de documentariste qui investit dans la durée (trois ans en production) : un travail de recherche systématique sur chaque aspect évoqué, une connaissance réelle du terrain et une complicité essentielle avec les personnes mobilisées. La force du film, sa capacité à nous rallier, n’est pas accidentelle : de la beauté de la photographie – jusqu’à l’image de la neige sur la forêt qui clôt le film – à l’architecture chorale du montage de René Roberge, l’œuvre s’impose en douceur, sans jamais craindre l’émotion. Pour Pascale Ferland, la forêt est « un espace vivant, habité, partagé » et son film nous le redit magnifiquement.
[1] Ces questions avaient été abordées de front par Richard Desjardins et Robert Monderie dans L’erreur boréale (1999).
18 mars 2026



