DEAD LOVER
Grace Glowicki
par Mélopée B. Montminy
Ode à l’amour morbide, Dead Lover est un vent de putréfaction insolite dont les effluves exquis auraient le pouvoir de ravir les cœurs les plus secs, même ceux enfouis six pieds sous terre. Grace Glowicki nous le rappelle : le cimetière est un espace de fertilité. En son sol humide, les asticots nécrophages s’agitent telles des créatures qui copulent et se reproduisent. Avec son premier long métrage Tito (2019), la cinéaste explorait le dégoût, en compagnie de son complice en toute chose Ben Petrie – avec qui elle partage une fois de plus l’écran. Dans cette espèce de cauchemar expressionniste où Repulsion (Roman Polanski, 1965) rencontre Barton Fink (Joel et Ethan Coen, 1991) version comédie de stoner, le monde extérieur était glauque et peuplé de prédateurs sexuels. Après avoir expié habilement ce rapport menaçant et dégoulinant quant au malaise intime dans son premier film, Glowicki a brassé les cartes en vue du second. Au cœur de celui-ci, un désir non pas subi mais réciproque, à nouveau répugnant mais tout à fait sublime. Car la protagoniste de Dead Lover est une créature nocturne aussi romantiquement désespérée que charnellement affamée, persuadée que l’odeur de la mort qui colle à sa peau la rend impossible à aimer.
Si la cinéaste cite en exergue les propos de Mary Shelley, créatrice de Frankenstein, c’est aussi la verve sentimentale, poisseuse et tout en oxymore de Charles Baudelaire que l’on retrouve dans l’univers de Dead Lover, qui rappelle l’esprit d’« Une charogne » (Les Fleurs du Mal, 1857). Le long métrage raconte l’idylle, ardente et tragique, entre une fossoyeuse en quête d’amour (Glowicki) et un exalté poète (Ben Petrie, aussi coscénariste) qui tombe sous le charme de son hygiène fétide. « You are not a metaphor for beauty… you are beauty! », de répéter l’amant conquis à sa nouvelle flamme, crasseuse et impulsive, si incrédule d’être ainsi désirée. La prose ardente du dandy à la dégaine d’un Hugh Grant en déshabillé vaporeux, parsemant le récit d’un parfum lyrique, joue sur ce registre emphatique qui n’a d’égal que le caractère libidineux de l’attachante impie. En cela, les dialogues sont à la fois émoustillants, abjects et hilarants. La parlure surannée est dotée de ce petit charme ironique, ce décalage entre pudeur et romantisme qui permet d’oser les offensives de séduction les plus ignobles qui soient. Mais fatalitas ! Alors que le troubadour quitte momentanément sa douce pour qu’à nouveau ses gonades produisent un liquide fécond, il meurt en mer et ne parviendra à la dulcinée que le doigt, bagué, du naufragé. À la suite de quoi la veuve s’improvisera une sorte de Dre Frankenstein bien déterminée, à l’instar du film lui-même, dévoué jusqu’à l’excès. Grâce à la magie de la weird science, la fossoyeuse ressuscitera ce doigt désormais reptilien. Il fleurira d’ailleurs comme pousse la Digitalis purpurea, espèce toxique parfois appelée « doigtier », qui se propage à merveille sur les terres acides des cimetières…

Ce récit profane aux notes perverses est d’une salace bouffonnerie. Sa signature visuelle chatoyante, rendue possible grâce à Becca Morrin aux décors et à Ashley Devereux à la direction artistique, embrasse l’artifice à la manière nostalgique du monarque winnipégois Guy Maddin. Par ailleurs, Glowicki s’est entourée de quelques collaborateurs du royaume déjanté des Prairies, Manitoba l’étrange, à la tête de qui la cinéaste Rhayne Vermette, qui signe ici une direction de la photographie magnifiante. Tandis que sont multipliés les filtres lumineux aux pigments variés, dans la caméra de Vermette, les décors en carton-pâte se transforment tantôt en Disneyland du Rossy, tantôt en parodie porno du Cabinet du docteur Caligari (Robert Wiene, 1920). Un rêve ! Il faut dire que la trame originale de U.S. Girls ajoute elle aussi une dose d’onirisme qui fait dévier l’intrigue macabre vers une bonhomie féérique.
Comédie flirtant avec le grotesque, voire le grossier, le film est porté par un ton camp qui marie la fantaisie niaise du conte de fées à l’irrévérence du punk. Et puisque la puanteur est à l’honneur, certaines représentations en salle seront agrémentées par le grattage et le sniffage du Stink-O-Vision ; un clin d’œil à la sortie en Odorama de Polyester de John Waters, en 1981. Cette esthétique de la démesure se traduit également par une candeur mélodramatique et un jeu aux modulations théâtrales. Une douzaine de rôles incarnés par une distribution trois fois moindre sied d’ailleurs parfaitement à cet esprit qui relève de la troupe de pantomime – Leah Doz et Lowen Morrow se greffant au tandem Glowicki/Petrie. Ces défis sur le plan de la distribution, s’ils en sont, vont de pair avec le fait d’évacuer la correspondance entre l’expression de genre des personnages et celle de leurs interprètes – bien qu’ici, cette pratique relève davantage de l’acte cohérent que du contrecoup. (Après tout, dans Dead Lover, la Lune est masculine et on l’appelle Mr Moon.) Pareille contrainte, donc, mêlée à une franche espièglerie, procure un élan libérateur qui a quelque chose de queer, comme dans « étrange ». Après tout, l’alchimie de tout bijou cinématographique DIY réside dans la capacité de l’imagination à transcender chaque limitation matérielle. Résolument affranchie, Glowicki réussit à habiter la zone tendre à l’intersection du ridicule et du passionnel. Dead Lover est un objet cinématographique d’une rare liberté, dont la charge effroyablement ovulatoire se mêle à une folie contagieuse.
10 avril 2026



