Critiques

Dehors Serge dehors

Martin Fournier et Pier-Luc Latulippe

par Sarah-Louise Pelletier-Morin

Fans invétérés de Serge Thériault, Martin Fournier et Pier-Luc Latulippe ont cherché pendant des mois l’adresse du comédien, reclus chez lui depuis six ans. Quand ils ont enfin trouvé le domicile de Thériault, c’est sa compagne, Anne Suazo, qui leur a répondu, et les réalisateurs ont vite compris qu’il ne serait pas possible de rencontrer leur idole.

Touchés par le récit d’Anna, les cinéastes ont d’abord cherché à épauler la famille. Tout naturellement, leur projet de documentaire a alors changé d’objet, pour se tourner vers la figure de cette femme forte en détresse. Tissée en amont, cette relation a permis d’ouvrir un espace d’échange et d’intimité ; on en vient à penser que c’était là la condition nécessaire pour toucher à une transparence encore plus grande, et pour qu’émerge sans fard ce cri du cœur.

C’est donc en creux d’une œuvre non-accomplie – un documentaire impossible – que Dehors Serge dehors prend forme. En portant le regard sur cette proche aidante anonyme, plutôt que sur une vedette dont la carrière a été interrompue, les réalisateurs poursuivent la quête qu’ils avaient amorcée avec Manoir (2016). Ils s’intéressent encore à un parcours de vie suspendu, à un être vulnérabilisé qui dépend d’une aide tout aussi précaire.

Il faut reconnaître l’intégrité de cette démarche cinématographique. Rappelons que tout a été fait avec le consentement de Serge Thériault. En outre, la réalisation ne cède ni à l’esthétisation de la folie, ni au sensationnalisme ni au voyeurisme tapageur. De fait, Serge Thériault ne fait que deux apparitions furtives. Ainsi, plutôt que de le montrer, les cinéastes ont avant tout cherché à rendre présente cette figure dans sa dimension fantomatique – c’est-à-dire, par le creux, l’absence, le manque, le silence. C’est également dans l’asymétrie avec la figure d’Anna que cette absence prend forme. Serge et Anna apparaissent en effet dans un troublant contraste : on observe, d’un côté, cette Anna, combative, travaillante, mobile, prolixe, alors que, de l’autre côté, Serge gît, enfermé dans le mutisme, la passivité et l’immobilité.

Trois autres personnages complètent le microcosme : Mélina, la fille de Serge, et les voisins, Jolande et Robert, qui sont les seules personnes avec lesquelles le comédien a encore quelques contacts. Ces voisins conversent comme s’ils en oubliaient la caméra, avec une fierté qui est celles des gens dont la vie prend un sens à travers la gratification du « prendre soin ». Robert, dans toute sa bonhommie, sa candeur et sa détermination, semble en effet s’investir dans la guérison de son voisin comme s’il était investi d’une réelle mission.

Dehors Serge dehors présente un récit rempli d’ellipses et de trous : comment s’est opérée la rupture entre la vie de comédien et la vie d’ermite ? Est-il en dépression ? A-t-il consulté des spécialistes? Les cinéastes n’entendent pas répondre à ces questions laissées en suspens, ni nommer frontalement le trouble de Serge Thériault. Ainsi, Latulippe et Fournier en viennent-ils à rappeler qu’à l’instar du scénario de Dehors Serge dehors, la dépression n’offre pas de récit lisse, ni de narration intelligible.

Il y a quelque chose d’une vie prosaïque et répétitive rendue à l’écran par ces scènes qui défilent sans rebondissements, inlassablement tournées sans lumière naturelle dans le même décor de l’appartement des voisins (un sous-sol peu éclairé), autant de séquences qui n’offrent pour ainsi dire aucune échappée, fut-elle factice, au quotidien. C’est un film sans rêves, sans poésie, sans enchantement. Ce côté sisyphéen fait de cette œuvre une représentation réaliste de la spirale qui peut aspirer l’être dépressif et son entourage. Si la composition est lancinante et peu lumineuse, elle mime néanmoins éloquemment le rythme de la maladie mentale : sa circularité, son retour du même. Dès lors, quand un geste nouveau surgit et qu’une rupture s’inscrit dans le continuum, il y a fête. Un jour, Serge répond au téléphone, passe l’aspirateur, descend quelques marches. C’est peut-être dans ce geste nouveau qu’est contenu l’ultime l’enchantement : l’élan qui fait sortir le dépressif de son lit.


26 novembre 2021